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L'internet et la d・ense de l'environnement
Thomas Beierle
Charg?de recherche ?« Resources for the Future »
L'internet est devenu un nouvel endroit de rencontre pour les militants et il leur permet de promouvoir leurs causes. Les ・ologistes on su mettre ? profit le cyberespace pour prot・er la terre. Tandis que des milliers de manifestants convergeaient sur Seattle (Oregon) en d・embre 1999, pour protester contre la politique de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le Washington Post ・rivait dans un ・itorial : « La derni・e fois que des pourparlers sur la lib・alisation du commerce avaient ・?entam・, en Uruguay, en 1996, douze organisations non gouvernementales (ONG) s'・aient inscrites en tant qu'observateurs. Mais la port・ et l'influence des ONG se sont consid・ablement accrues depuis lors, gr・e ?l'internet. » Commentant ・alement les ・・ements de Seattle, le chroniqueur Sebastian Mallaby affirmait, dans le m・e quotidien : « L'internet donne ?ces groupes trop de pouvoir pour que leur totale exclusion soit possible. » Quand l'internet a-t-il acquis une telle influence ? Comment une technique qui n'est largement disponible que depuis cinq ans peut-elle ・re consid・・ comme la pi・e ma・resse d'un des exemples les plus spectaculaires de mobilisation du public aux ・ats- Unis, ces derni・es ann・s ? L'internet affecte non seulement de nombreux aspects de la soci・?mais aussi la fa・n dont les ONG s'organisent et fonctionnent. Ce qui a chang?avec l'internet, ce n'est pas la strat・ie de base des champions de diverses causes, mais leurs tactiques. Ces derniers tentent toujours d'influencer l'opinion en faisant valoir des arguments persuasifs aupr・ des d・ideurs ; ils donnent la preuve du vaste appui dont ils jouissent en mobilisant l'opinion et b・issent des coalitions avec des groupes anim・ des m・es sentiments qu'eux. Mais l'internet a introduit toute une s・ie de techniques pour influencer et galvaniser l'opinion et, ce faisant, va peut-・re modifier la nature m・e des ONG. L'influence de l'internet tient ?ses capacit・ techniques uniques. Contrairement ?la radio et ?la t・・ision, il permet une interactivit?synchronis・ multiple ?l'int・ieur d'un r・eau de diffusion d・entralis? Il ne conna・ ni obstacles g・graphiques ni interm・iaires. Le co・ marginal d'envoi d'un message est quasiment nul. Les messages peuvent ・re largement diffus・ ou, au contraire, limit・ ?un public cibl? gr・e ?la capacit?de personnalisation de l'internet. Toutes ces caract・istiques signifient que l'internet offre ?ses utilisateurs la possibilit?sans pr・・ent de contacter tr・ rapidement, ?l'・helle mondiale, des groupes qui partagent leurs int・・s. Les ONG qui s'int・essent ?la d・ense de l'environnement ont ・?promptes ?utiliser la capacit?de coordination procur・ par l'internet pour cr・r de tels groupes et les inciter ?une action collective. L'efficacit?de ces derniers repose sur quatre facteurs strat・iques : la communication, l'utilisation d'arguments persuasifs, la mobilisation de l'opinion et la formation de coalitions. L'internet met de nouvelles techniques ?la disposition de chacun de ces ・・ents. Les nouveaux outils qui permettent la communication avec les d・ideurs sont peut- ・re la cons・uence la plus manifeste de la r・olution de l'internet, mais ce sont aussi, ? divers titres, les moins int・essants. Les p・itions, lettres, fax, appels t・・honiques et visites de bureaux restent des techniques ・rouv・s pour atteindre les parlementaires, cadres dirigeants et autres d・ideurs. Le courrier ・ectronique est un nouvel outil de communication mais, en tant que simple moyen de transmission d'un message, il ne diff・e gu・e d'une lettre ou d'un fax. En fait, le manque d'identification g・graphique de l'exp・iteur affaiblit la port・ du message ・ectronique, car les parlementaires ne sont pas toujours en mesure de d・erminer si ce message provient d'un de leurs administr・. L'effet de l'internet sur le contenu de la communication est plus important. L'explosion des informations qui y sont disponibles et l'acc・ accru aux outils analytiques donnent aux ONG le poids d'arguments solides fond・ sur la connaissance des faits. Gr・e ?l'internet, le public a un acc・ sans pr・・ent ?des donn・s localis・s, sp・ialis・s et instantan・s sur les probl・es ・ologiques. Il dispose en outre d'un nombre croissant d'outils perfectionn・ pour interpr・er et analyser ces donn・s. Les r・eaux d'utilisateurs accroissent leur influence en utilisant ces outils puissants et en partageant leurs informations et leur exp・ience avec leurs alli・ de fa・n ?donner plus de poids ?leurs arguments et accro・re la diffusion de leur message. Ind・endamment de la force d'un message, l'influence du groupe d・end de sa capacit??mobiliser l'opinion pour amener le public ?passer ?l'action. L'internet offre des tactiques novatrices qui reposent sur les techniques de ciblage des consommateurs utilis・s par les sites du commerce ・ectronique sur la Toile. Les groupes concentrent leur message sur les personnes les plus susceptibles de sympathiser avec leur cause. Le but est non seulement de mobiliser l'opinion, mais de recruter de nouveaux membres et de d・elopper un r・eau de militants pr・s ?agir dans les plus brefs d・ais. C'est ainsi que la campagne lanc・ par « American Heritage Forests », dont l'objectif est de limiter la construction de routes dans les for・s nationales, a pratiquement bloqu? les serveurs de la Maison-Blanche en envoyant 170.000 messages ・ectroniques, ciblant les fervents des activit・ en plein air. Cette campagne a utilis?les services de Juno, un fournisseur de services en ligne qui r・nit des renseignements personnels sur ses 13 millions d'abonn・ en ・hange d'une messagerie gratuite et utilise ensuite les donn・s ainsi recueillies pour cibler des campagnes de publicit?ou en faveur de diverses causes. Le ciblage en ligne semble permettre aux groupes de d・ense de l'environnement d'atteindre un public enti・ement nouveau. Dans le cas d'American Heritage Forests, par exemple, la plupart des gens qui sont pass・ ?l'action n'・aient pas affili・ ?un groupe de d・ense de l'environnement. Le nom de chaque participant a ・?ajout??la base de donn・s du r・eau du groupe en vue d'une action rapide sur d'autres questions. Des tactiques similaires d'identification de sympathisants peuvent ・alement ・re utilis・s pour les campagnes d'appels de fonds, activit?facilit・ par l'av・ement de moyens s・s de transmission de donn・s financi・es. En plus de mobiliser l'opinion, l'internet est un outil tr・ efficace pour la formation de coalitions strat・iques. Les protestations de Seattle contre l'OMC, par exemple, ont donn? lieu ?une coalition inattendue entre l'« United Methodist Church », des groupes de d・ense de l'environnement comme « Friends of the Earth », le syndicat des routiers (Teamsters) et le syndicat des sid・urgistes (Steelworkers Union). La plupart des groupes participant aux manifestations contre l'OMC ?Seattle avaient utilis?des tactiques similaires d'organisation en ligne en 1998 pour contrecarrer les n・ociations de l'Organisation de coop・ation et de d・eloppement ・onomiques (OCDE) sur l'Accord multilat・al sur les investissements (AMI). 600 groupes de 70 pays avaient alors pris part ?l'opposition ?l'AMI. Un manifestant a d・rit en ces termes le pouvoir de l'internet dans la coordination d'une action ?l'・helle internationale : « Toute remarque faite en t・e-? t・e par un n・ociateur ?un interlocuteur est susceptible d'・re diffus・ autour du globe sur l'internet dans l'heure qui suit(...) Si nous sommes au courant d'une question jug・ d・icate par un gouvernement, nous la communiquons instantan・ent ?nos alli・ dans le pays int・ess? Je ne pense pas que les gouvernements puissent d・ormais continuer ? mener secr・ement ce genre de n・ociation commerciale. » Si l'internet met de nouvelles tactiques de communication, de mobilisation et de coordination ?la disposition des groupes de d・ense de diverses causes, il se peut qu'il change ・alement la nature m・e des ONG. Avec l'accroissement du nombre des activit・ en ligne, le personnel et les membres inscrits ne sont plus aussi n・essaires. Gr・e ?l'efficacit?d'une campagne en ligne, m・e les petits groupes peuvent exercer une grande influence. En r・lit? avec l'internet, il est possible ?des groupes de sensibilisation de l'opinion d'exister presque uniquement dans le cyberespace. Alors que, dans le pass? ces groupes devaient recruter des membres puis les pousser ?l'action, les campagnes men・s sur l'internet rendent ce recrutement et cette incitation ?l'action plus homog・es. La possibilit?de mener une campagne avec un budget minimum menace d・?certaines ONG nationales sp・ialis・s dans la d・ense de l'environnement, leurs bureaux r・ionaux et locaux ayant d・ormais moins besoin de compter sur le si・e de l'organisation pour recruter des membres et obtenir des ressources. Si certaines ONG peuvent ・re virtuelles, leurs membres peuvent l'・re ・alement. Les analystes utilisent le terme « astroturf » (gazon artificiel) pour distinguer le militantisme ponctuel en ligne de l'adh・ion et du soutien de membres au niveau de la communaut? Les groupes trouvent facilement des gens pr・s ?se lancer dans une action ponctuelle, mais il leur est plus difficile de maintenir, ?long terme, l'int・・ et le militantisme de ces derniers. En fait, le sentiment que le militantisme en ligne rel・e essentiellement de l'« astroturf » incite certains strat・es imaginatifs ?cacher l'origine ・ectronique de leurs communications. Plut・ que d'envoyer des messages ・ectroniques, ils cliquent simplement sur une ic・e de leur site sur la Toile pour d・lencher l'envoi de lettres ou fax personnalis・, ou m・e un appel t・・honique entre l'utilisateur de l'ordinateur et le bureau d'un parlementaire. Les d・larations sur la capacit?qu'a l'internet de renforcer le pouvoir des ONG peuvent ・re interpr・・s de diverses fa・ns. Il se peut que l'internet facilite l'av・ement d'une nouvelle ・e de d・ocratie directe et de ferme engagement civique dans laquelle la technique unique de l'internet permettra de surmonter les obstacles connus ? l'identification, ?l'organisation et ?l'expression d'un int・・ public l・itime. Toutefois, selon un sc・ario pessimiste, l'utilisation de l'internet risque de mettre des outils extr・ement puissants entre les mains de groupes qui ne repr・entent pas de v・itables mouvements de base, ou qui n'ont pas de comptes ?rendre, et dont les campagnes r・ondent ?des toquades ・h・・es de l'opinion. Il est encore impossible de dire quel sc・ario dominera l'avenir du militantisme en ligne. Tout ce qu'on sait, c'est que l'internet va continuer pendant un certain temps ?modifier les r・les du jeu, pour les d・enseurs de l'environnement comme pour les d・ideurs. ---------- M. Beierle est actuellement charg?de recherche ?« Resources for the Future » (http://www.rff.org) sur le r・e de la participation du public ?la prise des d・isions relatives ? l'environnement.
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