LA MONNAIE ・ECTRONIQUE
ET LA DISPARITION DES MARCH・ NATIONAUX

Stephen Kobrin

M. Stephen Kobrin est directeur de l'institut Lauder de gestion et d'・udes internationales et titulaire de la chaire William Wurster de gestion internationale ・la facult・Wharton de l'universit・de Pennsylvanie. L'article ci-avant d・eloppe les th・es ・oqu・ lors d'une discussion sur la monnaie ・ectronique dans le cadre de l'assembl・ annuelle du Forum ・onomique mondial qui s'est d・oul・ ・ Davos, en Suisse, en 1997.

Il y a vingt-six ans, M. Raymond Vernon affirmait dans un ouvrage intitul・Sovereignty at Bay (La souverainet・aux abois) que les notions de souverainet・nationale et de force ・onomique nationale semblaient ・nbsp;curieusement vid・s de leur sens ・

D'autres auteurs apr・ lui d・endirent l'id・ que la souverainet・ l'・at-nation et l'・onomie nationale appartenaient d・ormais au pass・ victimes des soci・・ multinationales et de l'internationalisation de la production. Les ・ats-souverains et les march・ nationaux ont tenu bon jusqu'・pr・ent, n'en d・laise aux cassandres, mais ils n'ont peut-・re plus beaucoup de beaux jours devant eux. L'・losion des paiements ・ectroniques et d'une ・onomie mondiale num・ique de plus en plus maill・ pourrait saper le fondement m・e de la notion de juridiction territoriale.

Imaginons deux sc・arios. Le premier est r・l : Des narcoterroristes font venir des stup・iants au Mexique par Boeing 747, et ils font prendre le chemin du retour aux avions non sans les avoir pr・lablement charg・ de coupures en dollars. Le second est fictif : dans le roman de science-fiction de Neal Stephenson, ・nbsp;Snow Crash ・ l'oncle Enzo, grand chef de la mafia, obtient des renseignements confidentiels qu'il ach・e d'une fa・n inhabituelle : ・nbsp;Il glisse la main dans sa poche et en ressort une hypercarte, qu'il tend ・Hiro. Elle porte la mention : vingt-cinq millions de dollars de Hong-Kong. Hiro la prend. Quelque part sur Terre, deux ordinateurs entrent en communication dans un gr・illement ・ectronique caract・istique, et les fonds sont transf・・ du compte de la mafia ・celui d'Hiro. ・

Les 747 qui quittent le Mexique sont des anachronismes, ils repr・entent les derniers transferts de fortes sommes en devises d'un pays ・un autre. Depuis quelque temps d・・ la plupart des transferts sont ・ectroniques. Pratiquement tous les milliards de dollars, de marks et de yen qui circulent de nos jours ・travers le monde se pr・entent sous forme d'octets, de s・ies de z・os et de uns. Ce n'est qu'・la toute derni・e ・ape du voyage que l'argent retrouve son caract・e tangible, sous forme de cartes de cr・it, de ch・ues, de billets de banque ou de pi・es de monnaie.

Les hypercartes sont bel et bien l・ On peut charger la carte ・ m・oire Mondex, sorte de porte-monnaie virtuel, en argent ・ectronique d・it・d'un compte bancaire ・un distributeur automatique, ou ・ l'aide d'un lecteur de cartes ・puce connect・・un t・・hone ou ・un ordinateur. Il suffit alors d'introduire sa carte, pr・harg・ d'une certaine somme, dans le terminal d'un commer・nt ou dans un lecteur reli・・l'ordinateur si la transaction commerciale est ex・ut・ sur Internet. Un portefeuille ・ectronique permet les transferts anonymes d'une carte ・une autre.

Mais il n'y a pas que la monnaie ・ectronique et les futures perc・s de la technologie qui donnent du fil ・retordre aux d・ideurs. Ceux-ci doivent en effet se pr・arer ・affronter les cons・uences directes de cette technologie et, plus g・・alement parlant, de la naissance d'une ・onomie mondiale de plus en plus maill・, afin de pouvoir continuer ・g・er les affaires ・onomiques et politiques. Le contr・eur de la monnaie des ・ats-Unis, M. Eugene Ludwig, fait l'observation suivante : ・nbsp;Un bolide est en train de foncer droit sur nous, c'est ・ident... Il ne nous a pas encore percut・, c'est vrai, mais ce n'est pas une raison pour ne pas prendre nos pr・autions. ・

L'argent ・l'heure de l'・ectronique

Diverses formes de ・nbsp;monnaie ・ectronique ・sont en cours d'・aboration, mais trois grandes cat・ories en particulier m・itent notre attention : les syst・es ・ectroniques de d・it et de cr・it ; les cartes ・m・oire, dont il existe toutes sortes de versions ; et l'argent v・itablement num・ique, qui poss・e un grand nombre des qualit・ de l'argent frais.

Les syst・es ・ectroniques de d・it et de cr・it sont d・・en place. Lorsqu'un consommateur r・le un achat ・l'aide de sa carte bancaire, son compte est d・it・et celui du marchand cr・it・ On se sert de cartes de cr・it pour effectuer des paiements via Internet. Certains logiciels financiers, tel Intuit, permettent une forme de paiement ・ectronique qui n'est d'ailleurs pas tr・ ・oign・ des vrais ch・ues ・ectroniques, authentifi・ par signature num・ique, qui peuvent ・re transmis au b・・iciaire d・ent endoss・ et d・os・ sur son compte via Internet. Les syst・es ・ectroniques de d・it et de cr・it repr・entent de nouveaux modes de paiement, plus pratiques que les m・hodes traditionnelles, mais ils n'ont rien de nouveau en soi. Au bout du compte, toute transaction d・ouche sur une banque ou une carte de cr・it classiques.

En revanche, les cartes ・m・oire et l'argent num・ique repr・entent de nouveaux syst・es de paiement, qui pourraient bien r・olutionner la sc・e actuelle. Les cartes ・m・oire, aussi dites ・ puce, ressemblent aux cartes de cr・it en plastique, avec microprocesseur incorpor・ Beaucoup de cartes ・puce sont utilis・s pour r・ler les communications t・・honiques ou les transports publics. L'utilisateur charge sa carte en argent ・ectronique qui a ・・d・it・de son compte ・un distributeur automatique ou ・ l'aide d'un lecteur reli・・un t・・hone ou ・un ordinateur. Il peut ensuite faire des achats dans les boutiques et aux distributeurs ・uip・ en cons・uence ou r・ler ses frais de transport en introduisant sa carte dans le tourniquet qu'il doit franchir. ・ce niveau le plus ・・entaire, la carte ・m・oire n'est ni plus ni moins une carte de d・it qui ne n・essite pas la validation d'une banque ・chaque transactionpuisque les sommes sont d・it・s au fur et ・mesure. Mais il serait ・alement possible d'・endre l'utilisation de ce porte- monnaie ・ectronique, dit ・nbsp;privatif ・ ・d'autres applications.

Ainsi les banques ou d'autres institutions financi・es pourraient- elles ・ettre des cartes ・puce dont la valeur correspondrait au montant d'un pr・ ou des produits ou services que le titulaire souhaiterait se procurer. Il n'est m・e pas n・essaire de transf・er imm・iatement des fonds d'un compte ・un autre ; les unit・ de valeur peuvent circuler d'une carte ・l'autre, et d'un titulaire ・un autre, sans que l'on ait ・d・iter ou ・cr・iter des comptes tiers. Sous r・erve de la confiance plac・ dans l'institution ・ettrice, les cartes ・puce pourraient renfermer une certaine somme d'argent qui pourrait circuler presque ind・iniment avant d'・re convertie en esp・es.

Enfin, la monnaie ・ectronique peut rev・ir une forme v・itablement num・ique : il suffit de pr・oir des unit・ de valeur exprim・s en octets, mis en m・oire dans un ordinateur personnel et associ・ ou non ・des r・erves en monnaie scripturale. On pourrait se procurer de l'argent en le retirant d'un compte par t・・hargement, en contractant un emprunt ou en recevant des fonds ou en utilisant sa carte de cr・it via Internet. Tant que la monnaie ・ectronique pourrait ・re authentifi・ et que la confiance plac・ dans ce moyen de paiement resterait enti・e, l'argent num・ique pourrait circuler ind・iniment et s'・hanger entre particuliers autant de fois qu'on le veut. Ce sc・ario est donc subordonn・・des conditions importantes, mais il n'est pas impossible qu'il se r・lise.

Imaginez un monde dans lequel la monnaie ・ectronique serait la norme. Ne nous inqui・ons pas de savoir si toutes les hypoth・es suivantes sont justes ou non, ni m・e si elles sont possibles ; la monnaie ・ectronique est en train de s'implanter sous une forme ou une autre, et nous devons commencer ・r・l・hir aux r・ercussions qu'elle aura sur la fa・n de g・er les affaires ・onomiques et politiques.

Nous sommes en 2005. Vous avez plusieurs marques de monnaie ・ectronique mises en m・oire sur le disque dur de votre ordinateur, selon que l'argent provient de votre compte en banque ・Antigua, d'un emprunt fait ・Microsoft ou de paiements que vous avez re・s en contrepartie de services. Vous utilisez les unit・ de valeur num・iques pour acheter des informations ・un site du Web, payer vos factures ou envoyer de l'argent ・votre fille qui fait des ・udes ・ l'universit・ Les paiements entre particuliers sont un jeu d'enfant : vous pouvez transf・er des unit・ de valeur num・iques d'un ordinateur ・un autre, o・qu'il se trouve dans le monde, rien qu'en appuyant sur quelques touches.

La s・urit・de votre argent ・ectronique est garantie, et la proc・ure d'authentification est simple comme bonjour. Les transactions se font dans l'anonymat ; les ・ats n'ont pas r・ssi ・imposer une technologie capable de garder la trace des paiements aux fins de v・ification fiscale. Le cryptage informatique des messages et le recours aux signatures num・iques garantissent le secret des transactions ; l'ordinateur qui re・it des unit・ de valeur sait qu'elles sont authentiques, mais il en ignore l'origine. Vous pouvez manipuler votre monnaie ・ectronique quand le c・ur vous en dit sans que votre argent ne laisse la moindre trace. Il est pratiquement impossible de modifier la valeur de votre monnaie ・ectronique ・ quelque bout de la transaction que ce soit (en rajoutant quelques z・os, par exemple).

Les unit・ de valeur sont divisibles presqu'・l'infini. ・ant donn・ le co・ essentiellement n・ligeable de chaque transaction, il est rentable de payer un dollar ou deux pour consulter un rapport financier sur le r・eau Internet ou pour laisser votre adolescent emprunter une chanson ・la mode durant les quelques minutes que dure sa popularit・ Les microtransactions ne font plus sourciller qui que ce soit. La monnaie ・ectronique est ・ise (disons plut・ ・nbsp;cr蜑e ・ par un grand nombre d'institutions, bancaires et non bancaires. Les devises ・ectroniques se sont impos・s ; bien souvent, elles ne sont plus garanties par des devises fortes et elles ont acquis une valeur distincte de celle que conf・ent les banques centrales. Les unit・ de valeur restent longtemps en circulation sans ・re touch・s ni d・os・s. La confiance du consommateur dans l'・etteur rev・ une importance cruciale ; dans le cas des devises comme avec tous les autres aspects du commerce ・ectronique, les noms de marque ont toute leur importance.

Le d・ut du XXIe si・le est un monde dans lequel les devises ・ectroniques se font concurrence, comme les devises priv・s se disputaient le march・au dix-neuvi・e si・le. Les marques les plus connues de devises ・ectroniques sont tr・ monnayables et accept・s partout. L'utilisateur n'a aucun mal ・installer des filtres dans son portefeuille ・ectronique pour rejeter les devises qu'il consid・e comme inacceptables.

La gestion des affaires publiques dans un monde num・ique

La monnaie ・ectronique et l'importance croissante des march・ num・iques soul・ent des probl・es au niveau du contr・e de l'・onomie par le gouvernement central et du comportement des agents ・onomiques ; de surcro・, cette ・olution rend de plus en plus perm・bles, ou devrait-on dire inutiles ?, les fronti・es qui entourent les march・ nationaux et les ・ats-nations. Dans un monde o・ l'argent v・itablement num・ique est une r・lit・quotidienne, force est de red・inir compl・ement le r・e fondamental de l'・at dans une ・onomie de march・et la pertinence des fronti・es et de la g・graphie.

・premi・e vue, on pourrait y voir la dichotomie traditionnelle entre les questions d'・onomie int・ieure et d'・onomie internationale, mais le fait est que l'・losion de la monnaie ・ectronique met en cause le concept m・e de la distinction entre ・onomie int・ieure et ・onomie internationale. Le nouvel univers num・ique pose des probl・es de gestion des affaires publiques, que l'on pourrait r・apituler comme suit :

  • Les banques centrales peuvent-elles ma・riser le taux de croissance et l'ampleur de la masse mon・aire ? Face aux devises ・ectroniques priv・s, elles auront du mal ・mesurer et m・e ・ d・inir les agr・ats mon・aires, et ・plus forte raison ・les ma・riser. Plusieurs formes de monnaie, ・ises par des banques et des non- banques, seront en circulation. Dans bien des cas, elles ・happeront au pouvoir de r・lementation de l'・at. Le cas de figure extr・e, qu'envisagent certains libertaires, c'est que les devises priv・s domineront l'・onomie ・ectronique et que la monnaie ・ise par les banques centrales fera fonction de cinqui・e roue du carrosse.

  • Que restera-t-il des transactions officielles en devises ・rang・es ? La monnaie ・ectronique r・uira consid・ablement les obstacles au transfert de fonds d'un pays ・un autre. Quiconque aura acc・ ・un ordinateur pourra effectuer des op・ations qui sont traditionnellement du ressort des banques centrales. Les transferts d'unit・ de valeur entre particuliers r・idant dans des pays diff・ents ne s'ins・ent pas dans le cadre des transactions ・nbsp;officielles ・ Si vous poss・ez l'・uivalent de deux cents dollars en unit・ de valeur sur votre ordinateur et que vous achetez un programme ・un marchand allemand, vous serez probablement bien oblig・ tous les deux de vous mettre d'accord sur un prix converti en dollars. Pour autant, le transfert d'unit・ de valeur en Allemagne ne constitue pas une transaction ・nbsp;officielle ・en devises ; ces unit・ se trouvent exprim・s en marks, un point c'est tout. En fait, le concept m・e de monnaie nationale pourrait perdre de son sens lorsque les unit・ de valeur num・iques seront universellement accept・s. ・moins de restreindre consid・ablement le droit de l'individu ・la confidentialit・- ce qui ne saurait ・re exclu-, les ・ats auront bien du mal ・suivre la trace des mouvements de capitaux d'un pays ・l'autre, ・savoir ・quoi ils correspondent et ・les ma・riser.

  • Qui sera charg・de r・lementer ou de superviser les institutions financi・es ? Sur la question de savoir si la r・lementation actuelle, qui s'applique aux banques et aux institutions agissant comme telles (caisses de d・・, par exemple), s'・endrait ・ quiconque ・et (et cr・) de la monnaie ・ectronique, le Tr・or des ・ats-Unis h・ite. Si les institutions non financi・es n'acceptent pas les nombreux contr・es r・lementaires auxquelles se soumettent les banques, comment faire respecter les consignes relatives ・ l'・ablissement de r・erves et aux d・larations ? Comment le consommateur sera-t-il prot・・en cas d'insolvabilit・d'un ・etteur de monnaie ・ectronique, de panne informatique ou de la perte d'une carte ・m・oire ?

  • Les donn・s sur le revenu national conserveront-elles leur sens ? Il sera pratiquement impossible de suivre la trace des transactions lorsque la monnaie ・ectronique sera une forme courante de paiement, que les march・ sans fronti・es seront conclus en ligne avec une facilit・accrue et que bien des interm・iaires qui servent actuellement de points de contr・e pour l'enregistrement des transactions se trouveront ・imin・ par la pratique des paiements directs entre particuliers. La g・・alisation de la monnaie ・ectronique fera perdre de son int・・ aux donn・s ・onomiques nationales. De fait, l'apparition de la monnaie et du commerce ・ectroniques soul・e des questions fondamentales sur la notion de march・national comme unit・de compte de base dans un syst・e ・onomique international.

  • Comment la perception des imp・s s'effectuera-t-elle ? L'・asion fiscale posera un gros probl・e dans toute ・onomie o・ pr・omineront les transactions en monnaie ・ectronique. Il sera facile de transf・er des sommes importantes d'un pays ・un autre, et la route qui m・e aux paradis fiscaux sera plus facile ・emprunter. L'anonymat des transactions, qui d・oule de leur cryptage, rendra les audits de plus en plus probl・atiques. De surcro・, les autorit・ fiscales comptent sur les institutions et les interm・iaires pour inciter les contribuables ・remplir des d・larations sur le revenu qui soient honn・es. ・l'・e de la monnaie ・ectronique et des paiements directs, toutes sortes de taxes ・l'achat, de taxes sur la valeur ajout・ et les imp・s sur le revenu seront difficiles ・percevoir. Point encore plus fondamental, les questions de juridiction (autrement dit, la question de savoir qui a le droit de faire payer des imp・s ・ qui) deviendront de plus en plus confuses. Imaginons que vous ・es ・ Philadelphie et que vous proc・ez au t・・hargement d'une partition musicale en m・oire dans un ordinateur situ・dans la banlieue de Dublin et qui est g・・par une entreprise ・ablie ・Francfort. Vous r・lez la transaction ・l'aide d'argent num・ique d・os・sur un compte dans les ・es Ca・ans. Dans quelle juridiction la transaction a-t-elle lieu ?

  • La monnaie et le commerce ・ectroniques accentuent-ils les in・alit・ sociales ? La participation ・l'・onomie ・ectronique mondiale n・essite une certaine infrastructure et l'acc・ ・un ordinateur. La monnaie et le commerce ・ectroniques auront-ils pour effet de marginaliser encore davantage les couches d・ographiques les plus d・unies, voire les pays les plus pauvres ? Le foss・ qui continue de se creuser entre les nantis et les d・unis -ceux qui ont acc・ ・un ordinateur et ceux qui en sont priv・- pourrait devenir de plus en plus difficile ・combler.

  • La perte du seigneuriage fera-t-elle du tort aux ・ats qui s'escriment ・notre ・oque ・・uilibrer leur budget ? Le seigneuriage se r・・ait ・l'origine aux recettes ou aux profits r・ultant de la diff・ence entre le co・ de la fabrication des pi・es de monnaie et leur valeur nominale ; on emploie aujourd'hui ce terme pour d・igner la r・uction des int・・s pay・ ・l'・at lorsque l'argent circule. Le Tr・or des ・ats-Unis estime que le droit de battre monnaie a rapport・sept cent soixante-treize millions de dollars en 1994 et que la diminution du versement des int・・s cons・utive ・l'existence d'avoirs en devises, qui se sont substitu・ aux dettes, pourrait porter sur 3,5 milliards de dollars par an. La Banque des r・lements internationaux d・lare que ses onze ・ats membres perdront ainsi plus de dix-sept milliards de dollars si les cartes ・m・oire ・iminent toutes les coupures de banque inf・ieures ・ vingt-cinq dollars.

  • La fraude et la criminalit・iront-elles en s'accentuant dans une ・onomie fond・ sur la monnaie ・ectronique ? Cas de figure extr・e -et l'on n'a pas trouv・le moyen d'・uilibrer le respect de la vie priv・ et les exigences de l'application des lois-, il serait impossible de suivre la trace des flux de capitaux dans ce syst・e de monnaie sans fronti・es. Impossible aussi d'avoir des comptes ・ v・ifier. Les faux-monneyeurs num・iques pourraient s・ir aux quatre coins du monde et d・enser leur argent l・o・bon leur semble. De nouvelles formes de d・its et de fraude financi・e, difficiles ・ d・ecter, pourraient voir le jour et leurs auteurs ・happeraient ais・ent aux poursuites. Le financement des activit・ illicites, voire criminelles, se trouverait facilit・・un degr・・peine imaginable. La monnaie ・ectronique aplanira les difficult・ et diminuera les risques encourus par les malfaiteurs.
La plupart des questions soulev・s dans le rapport r・ent du Conseil national de la recherche sur le r・e du cryptage dans notre soci・・d'information s'appliquent directement ・la monnaie ・ectronique. Pour garantir la s・urisation des paiements ・ectroniques, la facilit・de leur authentification et leur anonymat, il faut disposer d'un proc・・de cryptage ・ectronique rigoureux. Mais les conditions d'anonymat ne s'appliquent pas seulement aux honn・es citoyens. Le cryptage complique autant la t・he des organes charg・ de suivre la piste des activit・ illicites que celle des malfaiteurs qui aimeraient bien s'infiltrer dans des transmissions l・itimes. La confidentialit・doit-elle ・re totale ? Ou les organes charg・ de l'application des lois et les agences de s・urit・nationale devraient- ils avoir acc・ aux transactions en monnaie ・ectronique ・l'aide d'un proc・・faisant intervenir une cl・publique de cryptage ? Quelle attitude adopter face aux restrictions impos・s par les ・ats-Unis ・ l'exportation de techniques perfectionn・s de cryptographie ? La monnaie ・ectronique est une monnaie mondiale ; comment les ・ats peuvent-ils limiter sa propagation g・graphique ? Peuvent-ils m・e sugg・er la restriction territoriale d'algorithmes sophistiqu・ de cryptage ?

L'espace g・graphique et l'espace num・ique

Une communication r・ente du minist・e des finances des ・ats-Unis consacr・ aux r・ercussions fiscales du commerce ・ectronique soutient la th・e selon laquelle les nouvelles techniques de communication ont ・nbsp;・imin・les fronti・es nationales sur l'autoroute de l'information ・ En r・lit・ il ressort clairement de cette communication un probl・e plus fondamental, ・savoir le fait que le commerce ・ectronique pourrait ・nbsp;dissoudre le lien qui unit une activit・g・・atrice de revenus au lieu dans lequel elle s'exerce ・

La source du revenu imposable, qui joue un r・e fondamental dans la d・ermination de l'assujettissement ・l'imp・, est d・inie en fonction de crit・es g・graphiques, c'est-・dire en fonction de l'endroit dans lequel s'exerce l'activit・g・・atrice de revenus. Or c'est l・ que le b・ blesse : ・nbsp;Le commerce ・ectronique semble s'effectuer non pas dans un endroit mat・iel pr・is, mais dans le monde n・uleux du cyber-espace. ・Dans une ・onomie num・ique, il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de lier les flux de revenus ・ des emplacements g・graphiques bien d・ermin・.

La num・isation coupe les amarres de la monnaie et de la finance. Le cadre r・lementaire qui gouverne les institutions financi・es part du principe que ces ・ablissements et leurs clients sont g・graphiquement reli・ : la proximit・spatiale est un facteur cl・ La monnaie et le commerce ・ectroniques coupent le cordon. Il ne reste alors que des syst・es de gestion ・onomique et politique puisant leurs racines dans la g・graphie, mais qui essaient tant bien que mal de s'adapter ・la monnaie et aux march・ ・ectroniques en mouvance dans le cyber-espace. Ce manque de logique ne fera que s'aggraver au fil du temps.

L'enracinement g・graphique de l'autorit・politique et ・onomique est un ph・om・e relativement r・ent. La souverainet・ territoriale, les fronti・es et la distinction clairement ・ablie entre la sph・e int・ieure et la sph・e internationale sont des concepts modernes associ・ ・la mont・ de l'・at-nation. La souverainet・ territoriale sous-entend l'existence d'un monde dans lequel les juridictions g・graphiques sont clairement d・arqu・s et mutuellement exclusives. Elle suppose aussi que la domination ・onomique et politique d・oule de la domination du territoire.

Le syst・e financier international - qui se compose de centaines de milliers d'・rans d'ordinateurs dans le monde entier- constitue le premier march・・ectronique international. Il ne sera pas le dernier. La monnaie ・ectronique est l'une des manifestations d'une ・onomie mondiale construite dans le cyber-espace plut・ que dans un univers g・graphique. Les probl・es fondamentaux que soul・e la monnaie ・ectronique pour la gestion des affaires publiques proc・ent pr・is・ent de ce hiatus entre les march・ ・ectroniques et la g・graphie politique.

Le concept m・e de la r・lementation de la masse mon・aire, par exemple, suppose le d・oupage du march・en secteurs g・graphiques. Il suppose ・alement que les fronti・es ・onomiques sont efficaces, que les flux de capitaux peuvent ・re surveill・ et r・lement・ lorsqu'ils traversent des fronti・es et que le volume des mouvements financiers dans un secteur g・graphique donn・a son importance. La num・isation de l'・onomie mondiale rend ces hypoth・es de plus en plus al・toires.

Un grand nombre des principes de base de notre fiscalit・sont ancr・ dans la notion que les transactions et l'origine des revenus peuvent ・re pr・is・ent d・ermin・s au sein d'un march・national donn・ Or cette hypoth・e est pour le moins bancale lorsque les paiements en monnaie ・ectronique s'effectuent au moyen de l'informatique. Il est en effet g・ant de ne pas pouvoir cerner l'aire g・graphique dans laquelle s'effectuent une multitude de transactions ・onomiques importantes ; peut-・re m・e s'effectuent-elles en dehors de toute aire g・graphique.

La futilit・croissante qu'il y a de tenter de d・inir une juridiction g・graphique dans une ・onomie mondiale num・ique accentue consid・ablement le risque de fraude, de blanchiment d'argent sale et d'autres d・its financiers. Lorsqu'on demande dans quel lieu la fraude ou le blanchiment ont eu lieu, on cherche ・conna・re la juridiction qui s'appliquera, la l・islation qui tranchera. Nous devons apprendre ・r・rimer des d・its impossibles ・situer dans un espace g・graphique et ・agir dans un monde o・le concept actuel de juridiction nationale se vide de plus en plus de sens.

On a commenc・・utiliser le terme de ・nbsp;d・interm・iation ・pour d・igner l'・olution par laquelle les agents ・onomiques se sont mis ・acc・er directement aux march・ des capitaux, sans passer par les banques, lorsque les taux d'int・・ ont augment・ Dans l'univers du commerce ・ectronique, on l'emploie souvent pour d・rire l'・imination des interm・iaires par suite des transactions directes entre particuliers via Internet. Selon de nombreux observateurs, la monnaie ・ectronique sonnera le glas des banques. Or c'est le glas de l'・at territorial que la monnaie et le commerce ・ectroniques risquent de sonner, et c'est bien l・une ・olution encore plus fondamentale.

En ce qui me concerne, je soutiens que l'avenir apportera non pas la disparition de l'・at, mais plut・ l'effacement du principe de la souverainet・g・graphique et de la nature mutuellement exclusive de la juridiction territoriale dans la gestion des affaires politiques et ・onomiques. ・nbsp;O・la transaction a-t-elle ・・ effectu・ ? ・ ・nbsp;D'o・proviennent ces revenus ? ・ ・nbsp;O・l'institution financi・e est-elle situ・ ? ・ ・nbsp;Quel pays est comp・ent en la mati・e ? ・.. Ce sont l・autant de questions de moins en moins pertinentes.

Tout importants qu'ils soient, la monnaie et le commerce ・ectroniques ne sont que des sympt・es de l'asym・rie croissante entre l'・onomie et la politique, entre une ・onomie mondiale ・ectroniquement int・r・ et les ・ats-nations territoriaux, et entre le cyber-espace et l'espace g・graphique. Les deux grandes questions qui se posent ・notre ・oque, c'est de savoir comment nous allons nous y prendre pour corriger cette asym・rie et pour reconstruire les relations ・onomiques et politiques.

Que faut-il faire ?

Entendez par l・non pas : ・nbsp;Quelles sont les possibilit・ ? ・ mais : ・nbsp;Quelles sont les limites du possible ? ・Peu importe que le tableau d・eint dans ces pages soit r・liste dans tous ses d・ails, ou dans certains seulement. Une ・onomie mondiale num・ique est en train de na・re. Il nous faut bien imaginer des sc・arios possibles si nous voulons ・re pr・s ・affronter les cons・uences de cette r・olution.

J'ai cherch・・d・ager d'・entuelles difficult・, plus qu'・ tenter de les r・oudre, ・imaginer divers sc・arios et ・r・l・hir ・ leurs r・ercussions sur la gestion des affaires ・onomiques et politiques. La num・isation de l'・onomie mondiale n・essitera un degr・ croissant de coop・ation, l'harmonisation de la r・lementation et des lois nationales et la consolidation du pouvoir des institutions internationales.

L'harmonisation des r・lements nationaux contribuera ・ emp・her les institutions, notamment celles qui ・ettront de la monnaie ・ectronique, de tomber entre les mailles des juridictions nationales ou de se mettre en qu・e du pays ・la r・lementation la moins on・euse. Mais elle ne r・oudra en rien la question plus ・ineuse du hiatus entre la notion de juridiction g・graphique et l'int・ration ・ectronique de l'・onomie mondiale.

S'il se r・・e impossible de d・eler l'origine g・graphique des transactions -si les mouvements de la monnaie ・ectronique tombent syst・atiquement en dehors de la juridiction de chaque ・at, alors l'harmonisation des r・lementations nationales ne produira pas beaucoup d'effet. La difficult・fondamentale ne tient pas au chevauchement des juridictions ni ・leur incompatibilit・nbsp;; elle r・ide dans le fait que le concept m・e de ・nbsp;juridiction ・ est d・ourvu de sens dans une ・onomie mondiale num・is・.

L'・osion de la viabilit・de la juridiction territoriale appelle le renforcement des institutions internationales. Celles-ci doivent avoir r・llement les moyens de mesurer, de r・lementer, de taxer peut-・re aussi. Peut-・re conviendrait-il de charger la commission de B・e sur la supervision bancaire - organisme international d'agents de r・lementation bancaire ayant pour t・he de d・inir des normes mondiales- de recueillir des informations aupr・ des institutions financi・es, o・qu'elles se trouvent, de formuler une r・lementation mondiale et de veiller ・son application. Interpol, ou un organisme ・uivalent, pourrait ・re charg・de r・rimer les d・its financiers, ind・endamment de l'endroit o・ils sont perp・r・. Cela ne sous-entend pas la cr・tion d'un gouvernement mondial ; mais cela suppose une nette intensification de la coop・ation internationale.

La vraie question qui se pose, c'est de savoir si la souverainet・ territoriale demeurera une option viable en tant que cl・de vo・e de la gestion des affaires ・onomiques et politiques ・l'aube du XXIe si・le et de r・l・hir aux cons・uences qui s'abattront sur l'・onomie des ・ats-Unis, et sur les Am・icains en g・・al, si nous refusons de coop・er ・l'・helon international face ・l'int・ration croissante de l'・onomie mondiale.

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Glossaire de la monnaie ・ectronique

Carte ・m・oire, ou ・puce 
Morceau de plastique de la taille d'une carte de cr・it et dot・d'un microprocesseur incorpor・nbsp;; les cartes ・m・oire servent ・obtenir, conserver, traiter ou transmettre des donn・s num・iques, par exemple de la monnaie ・ectronique ou des informations m・icales.

Cryptage 
Transformation d'un message en clair en un message cod・・des fins de s・urit・ lorsqu'il s'agit par exemple de communiquer un num・o de carte de cr・it ou d'effectuer un r・lement en monnaie ・ectronique sur le r・eau Internet. Une cl・publique de cryptage repose sur un algorithme math・atique comprenant une double suite de chiffres servant au codage et au d・odage des donn・s. Par exemple, l'auteur du message crypte les donn・s ・l'aide de la cl・ publique du destinataire et ce dernier les d・rypte au moyen de sa cl・ personnelle.

D・interm・iation 
Substitution des transactions directes ・ celles qui se font ・l'aide d'interm・iaires. L'origine de ce terme remonte ・l'・oque o・la hausse des taux d'int・・ a entra・・le retrait de fonds d・os・ dans des comptes d'・argne bancaires (dont les taux d'int・・ ・aient assujettis ・des limites) et des investissements dans des instruments des march・ des capitaux, lesquels constituaient des dettes directes pour les emprunteurs. Les banques ont perdu leur r・e d'interm・iaires. Dans le commerce ・ectronique, le terme s'applique ・la progression des contacts directs entre particuliers sur le r・eau Internet, le secteur des grossistes et des d・aillants se trouvant ainsi court-circuit・

Donn・s num・iques 
Repr・entation d'informations, au moyen d'une s・ie de z・os et de uns, qui peuvent ・re transmises et trait・s ・ectroniquement.

Internet 
R・eau t・・atique international qui permet la communication et le partage d'informations entre divers types d'ordinateurs. Le World Wide Web est un syst・e graphique de ce r・eau qui permet ・ses usagers de passer rapidement d'un document ・un autre selon des chemins pr蜑tablis (hypertexte).

Monnaie ・ectronique 
Moyen d'・hange fond・sur des unit・ de valeur mon・aire sous forme num・ique et qui sont transmises par l'interm・iaire de r・eaux ・ectroniques. Les unit・ de valeur num・ique forment la base du syst・e de la monnaie ・ectronique ; elles peuvent correspondre ・des unit・ de devise nationale, mais ce n'est pas une obligation.

Signature num・ique 
Code qui permet l'authentification de l'origine et de l'int・rit・d'un document, d'un ch・ue ou d'un paiement en monnaie ・ectronique via un r・eau informatique. Le message est authentifi・sans que l'identit・de son auteur soit r・・・.

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L'USIA a obtenu, pour ses services et pour la presse ・ l'・ranger, le droit de republier cet article dans son int・ralit・et sous forme abr・・, en anglais comme en traduction.

Copyright © 1997 Carnegie Endowment for International Peace. Reproduit avec l'autorisation de la revue Foreign Policy, ・・1997.

Dossiers mondiaux
Revue ・ectronique de l'USIA, volume 2, num・o 4, octobre 1997