Des id・s vertes pour la lutte contre la pollution
dans les pays en d・eloppement

Entretien avec M. David Wheeler, ・onomiste principal de l'Equipe Infrastructure/Environnement du Groupe de recherches sur le d・eloppement de la Banque mondiale

On a vu, ces derni・es d・ennies, qu'il devenait imp・atif de r・uire la pollution industrielle partout dans le monde. Partout, les villes et les pays ・aborent leurs propres moyens de ・nbsp;devenir verts ・ Depuis six ans, ・onomistes, ing・ieurs ・ologistes et analystes politiques de la Banque mondiale ・udient les id・s nouvelles ・anant de plusieurs pays en d・eloppement. M. Wheeler est le principal auteur de leur rapport, intitul・・nbsp;Le verdissement de l'industrie - de nouveaux r・es pour la population, les march・ et les pouvoirs publics ・ publi・en novembre 1999. M. Wheeler a ・・interview・par Charlene Porter.

Question - Quelle est l'・endue des probl・es d'environnement urbain dans le contexte national des pays en d・eloppement que vous ・udiez dans votre livre ?

M. Wheeler - On pourrait probablement dire que notre ・ude se focalise sur les pays parce que nous parlons de faits au plan national mais, ・dire vrai, tous les cas importants de contamination locale de l'environnement sont urbains. Il faut une concentration relativement importante d'activit・ industrielles ou autres pour arriver ・un degr・de contamination environnementale grave pour les individus ou ・osyst・es. Lorsqu'on examine les exemples de contamination ・grande ・helle de fleuves ou d'oc・ns, on voit que les effluents aqueux viennent de grandes concentrations d'individus ou d'industries.

Pour ce qui est de l'atmosph・e, presque ・chaque fois que l'on trouve des exemples de d・・s graves caus・ par la pollution atmosph・ique, c'est dans un contexte urbain. Les chevauchements sont tr・ importants.

Question - Il semble que l'on peut dire que plus les villes grandissent, plus elles sont peupl・s et plus elles sont pollu・s. Cela doit-il toujours en ・re ainsi ?

M. Wheeler - Moins qu'on ne le pense. Les collectivit・ se sont rendu compte qu'elles pouvaient faire beaucoup pour corriger les probl・es sans se ruiner. C'est l・l'important.

Nous pensons qu'il s'agit d'une question de choix. Les choses peuvent toujours ・re pires qu'elles ne le sont. Mais si cela arrive, il faut en payer les cons・uences. Des individus tombent malades ; ils meurent. Les pertes pour la soci・・sont ・ormes, et une grande partie de notre travail, ・mes coll・ues et ・moi, a ・・de montrer cela, d'une mani・e syst・atique et quantifi・, dans les pays en d・eloppement. Il ne s'agit pas de simples nuisances. Il s'agit de pertes ・ormes, sur les plans humain et ・onomique, et nous pouvons, pour un co・ raisonnable, r・uire tr・ sensiblement ce probl・e ou au moins le maintenir constant au lieu de le laisser empirer, sans nous ruiner. Et lorsque nous examinons les co・s, ils nous semblent raisonnables. C'est pourquoi nous ne voyons pas le probl・e en termes d'exclusions mais de choix.

Question - Le gouvernement Clinton essaie activement de montrer qu'il est faux que la protection de l'environnement implique des sacrifices ・onomiques. Comment ce message passe-t-il dans les pays en d・eloppement ?

M. Wheeler - Nous avons d・ouvert que les gens ・aient tr・ ouverts. Ils n'ont pas d'id・s pr・on・es. Il y aurait un mythe selon lequel les gens diraient ・nbsp;on n'y peut rien, c'est quelque chose que l'on doit accepter ・ mais je n'ai personnellement jamais rencontr・personne qui refuse, pour des raisons id・logiques ou personnelles, d'・outer des arguments raisonnables pr・ent・ par l'autre c・・

Ce qu'il y a de nouveau depuis 20 ans, c'est que nous avons beaucoup appris sur l'ordonnancement des priorit・ et sur la mani・e de pr・enter aux gens ce qui est important en fonction des d・isions qu'ils doivent prendre. Nous pouvons, par exemple, aller en Chine, prendre les estimations chinoises de la pollution dans les villes, et dire : ・nbsp;Des m・ecins ont ・udi・l'impact du niveau de la pollution sur la vie humaine et nous savons quel est votre niveau de pollution atmosph・ique : nous pouvons donc vous dire combien de milliers de personnes meurent chaque ann・ des suites de la pollution atmosph・ique. C'est le co・ que vous devez payer ・ C'est quelque chose qu'on ne leur avait jamais pr・ent・sous cette forme auparavant.

Avant c'・ait quelque chose de n・uleux, du genre, oui, la pollution cause des d・・s. Mais maintenant, gr・e aux travaux de nombreux chercheurs, nous pouvons ・re beaucoup plus pr・is. Nous avons beaucoup appris sur le co・ de la pollution. Nous pouvons dire combien chaque ・ape du nettoyage va co・er. Alors les collectivit・ ont un cadre leur permettant de prendre des d・isions d'une mani・e plus ordonn・ et plus politique.

Question - Dans de nombreux pays industrialis・, le d・eloppement a caus・des probl・es, ・la limite mortels, de pollution et des crises de sant・publique. Il a alors fallu les r・oudre d'urgence. Gr・e aux renseignements dont vous parlez, les pays en d・eloppement vont-ils pouvoir ・iter de commettre les m・e erreurs ?

M. Wheeler - Nous n'avons pas besoin de parler au futur. Notre exp・ience dans les grands pays en voie d'industrialisation tels que le Mexique, la Chine, le Br・il, l'Inde et l'Indon・ie montre qu'un grand nombre de personnes sont conscientes des probl・es et elles travaillent d'arrache-pied ・les r・oudre. En fait, dans certaines r・ions de Chine, le probl・e a pratiquement ・・r・olu dans la mesure o・dans la majorit・des villes la pollution n'augmente pas. Elle diminue m・e dans certaines, alors que l'・onomie est florissante et que la soci・・est tr・ pauvre. Les Chinois ont pour ainsi dire saut・par-dessus le probl・e. ・un tr・ faible niveau de revenu, ils ont r・ssi ・commencer ・juguler le probl・e sans ralentissement de leur croissance ・onomique.

Question - Comment ont-ils fait ?

M. Wheeler - En partie, ils ont r・ssi ・mettre en ・uvre une m・hode de r・lementation dont on ne les aurait pas crus capables dans le pass・ notamment un syst・e de redevances de pollution. C'est une id・ qui est tr・ r・andue en Europe. On fait payer les usines par unit・de pollution et elles doivent tenir compte de ces frais dans le calcul de leurs co・s ・onomiques, ce qui a un effet salutaire sur leur gestion. Une fois que ces co・s sont int・r・ aux calculs, les responsables les prennent au s・ieux et ils r・uisent rapidement leur pollution.

On croyait autrefois que les pays en d・eloppement n'avaient pas les capacit・ administratives ou institutionnelles pour faire cela. Mais la Chine, la Colombie, les Philippines, la Malaisie et nombre d'autres pays ont montr・que ce n'・ait pas le cas. D・ les premiers stades de la croissance, on peut utiliser des instruments de ce genre qui ont un impact consid・able sur la pollution.

Par exemple, au d・ut des ann・s 70, la Malaisie avait un ・orme probl・e du fait de la production d'huile de palme. L'huile de palme est un produit tr・ important dans le commerce international mais elle est aussi tr・ polluante pour l'eau. Les Malais ont fait un travail remarquable de nettoyage en dix ans, en partie gr・e aux instruments du genre des redevances de pollution.

Il y a donc cela. Mais il y a aussi quelque chose de plus fondamental : ces pays commencent ・appliquer une m・hode compl・ement nouvelle, dont certains ・・ents sont aussi utilis・ aux ・ats-Unis et ailleurs. Ils font intervenir le public tr・ t・, ils pr・entent les probl・es au grand jour, hors des bureaux cloisonn・ o・les inspecteurs traitent avec les directeurs d'usines, et ainsi les gens savent quels sont les probl・es, quels en sont les responsables et quelles solutions sont possibles. Et cela peut ・re un outil tr・ puissant.

Si notre livre contient un message, c'est qu'il montre le pouvoir r・ultant de cette participation du public et de cette acquisition de connaissances sur la pollution. Et c'est le genre de chose qui se propage rapidement.

Question - Revenons sur le concept de redevances. En quoi est-il diff・ent de ce que l'on faisait dans le pass・nbsp;?

M. Wheeler - Prenons l'exemple des ・ats-Unis. Historiquement, il y avait un r・lement concernant les ・issions. Il pouvait porter sur une usine pr・ise et dire combien de pollution elle pouvait ・ettre. Toutes les ・issions en de艢 de ce seuil ・ait l・ales, toutes les pollutions au del・・aient ill・ales. Tout revenait donc ・une question d'application de la r・lementation et l'Agence de protection de l'environnement (EPA) s'est montr・ efficace au plan du suivi et de la mise en application d'un syst・e relativement complexe.

Alors, lorsque les Philippines, l'Indon・ie, le Mexique et le Br・il sont entr・ dans la course dans les ann・s 70 et 80, ils ont d'abord adopt・ce que d'autres, comme les ・ats-Unis, avaient fait. Ils ont donc mis en place des r・lements et des probl・es sont apparus imm・iatement. Ils n'avaient pas d'organisme de protection de l'environnement. Ils n'avaient aucun moyen efficace de faire appliquer les r・lements. Les tribunaux ・aient souvent corrompus. Les amendes n'・aient pas efficaces. Il y avait des r・lements mais ils n'・aient pas appliqu・. Ils se sont bient・ rendu compte qu'il leur manquait quelque chose et que le syst・e ne pouvait pas marcher.

Les redevances sont diff・entes. Fondamentalement, une redevance indique que polluer n'est pas une activit・criminelle. Elle dit que le pollueur co・e ・l'environnement. Vous nous co・ez en polluant et il faut payer. Plus vous co・ez, plus vous devez payer. Vous payez pour chaque unit・de pollution.

Tous les directeurs d'usine, tous les hommes d'affaires se trouvent donc dans cette situation tous les mois. ・nbsp;Je pollue, je paie, c'est un flux de co・s et je peux y faire quelque chose ・ Ils traitent cela comme une d・ision de gestion. C'est une question de rentabilit・

Les agences gouvernementales efficaces disposant de services-conseils peuvent les conseiller : ・nbsp;Vous avez des d・enses et il y a des moyens de les r・uire. Laissez-nous vous sugg・er des moyens de r・uire votre pollution ・un co・ raisonnable et vous pourrez vous affranchir d'une partie de ces co・s ・ Voil・un exemple de relations harmonieuses entre une agence gouvernementale et un homme d'affaires. Et les hommes d'affaires comprennent ce langage.

Nous avons not・des changements d'attitude remarquables presque du jour au lendemain. C'est absolument ph・om・al. Dans notre livre, nous donnons en exemple pris en Colombie : dans le bassin du rio Negro, pr・ de Medellin, il y a une petite agence locale de contr・e de la pollution qui emploie le syst・e des redevances. Dans les six premiers mois de l'application rigoureuse du syst・e, la contamination organique grave de l'eau - c'est ・dire la d・erdition d'oxyg・e - par les industries locales a chut・de l'ordre de 50 pour cent. Lorsqu'elles ont compris que ce co・ n'allait pas dispara・re, elles se sont attaqu・s au probl・e. Conclusion : le syst・e fonctionne.

Question - Il semble que la d・ermination de ces redevances exige un processus r・lementaire plus complexe que celui consistant ・d・erminer si une usine d・asse le seuil l・al de la pollution. Vous avez dit plus t・ que de nombreux pays avaient des difficult・ ・mettre en place un syst・e efficace de r・lementation. Comment peuvent-ils d・erminer ces redevances de pollution ?

M. Wheeler - Avec le temps, les gens trouvent toutes sortes de moyens de r・oudre certains probl・es administratifs. En Colombie, par exemple, Tomas Black-Arbelaez, dirigeant national du programme des redevances de pollution, s'est trouv・confront・au probl・e suivant : de nombreux organismes locaux charg・ de la mise en application du programme n'avaient gu・e d'exp・ience dans le domaine de la gestion des fonds.

Tomas et ses coll・ues ont donc conclu un accord avec une ou deux des plus grandes banques de Colombie pour qu'elles agissent comme agences de perception. Les agences de contr・e leur indiquent qui elles doivent facturer et, pour un petit pourcentage des recettes, elles le font. Elles se servent de leurs organes de perception pour collecter les redevances qu'elles conservent dans des comptes, comme elles le font pour les particuliers. Elles placent ces redevances sur le march・pour en percevoir des int・・s. Si les industriels r・istent ・la facturation, ils perdent une partie de leur cote de cr・it. Le gouvernement ・onomise des ressources administratives et en plus le syst・e est tr・ efficace.

Question - Revenons ・ce que vous avez dit plus t・ sur la participation du public au processus de r・lementation de l'environnement, qu'elle ・ait un autre outil efficace de lutte contre la pollution. Comment est-ce que cela fonctionne ?

M. Wheeler - C'est une lutte au niveau de la collectivit・ Dans les pays en d・eloppement, par le pass・ ce qui faisait le plus d・aut ・la majorit・des habitants des collectivit・ ・aient des informations fiables concernant ce qui se passait. Ils n'avaient aucun moyen de d・erminer quels ・aient les enjeux. Evidemment, il y avait des choses ・identes : des individus tombant malades et mourant d'une pollution tr・ grave. Mais les lentes retomb・s quotidiennes qui affectent l'organisme tout au long de la vie sont dans une grande mesure invisibles. Maintenant, il existe une multitude de programmes qui identifient clairement, et de mani・e compr・ensible pour les collectivit・ locales, les sources de pollution grave et les d・・s qu'elles causent. Les gens suivent leur tendance naturelle et ils veulent se d・endre, eux et leurs familles. Mais parce qu'ils voient aussi le c・・・onomique de la chose, ils sont pr・s ・discuter. Il est tr・ rare qu'ils s'attaquent directement aux sources d'emplois locaux, mais ils sont pr・s ・faire pression sur elles pour les amener ・trouver un terrain d'entente.

Par exemple, en Indon・ie, que l'on cite ・de nombreuses reprises dans le livre, dans le cadre du programme PROPER (Programme de contr・e, d'・aluation et de classement de la pollution), les autorit・ comp・entes classent les usines en fonction de leur pollution. Elles notent les bonnes et les mauvaises performances. L'histoire de la mise en application du syst・e est l'histoire de mesures, de n・ociations et d'am・iorations d・oulant des informations mises ・la disposition des populations. Personne ne veut ・re empoisonn・par la pollution, et c'est l・ je crois, un des facteurs de la r・ssite.

Question - Vous dites que deux facteurs sont responsables de la plus grande participation des populations : la plus grande disponibilit・de l'information concernant la pollution et la meilleure diffusion de cette information ?

M. Wheeler - C'est un ・orme changement de tradition, un progr・ vers la transparence. C'est tout ・fait remarquable. Technologiquement et ・onomiquement, il est maintenant plus facile de diffuser et d'analyser des informations dans notre ・onomie de l'information. On en voit les effets au Mexique et au Br・il et en Chine et aux ・ats-Unis. C'est donc en partie une question de faisabilit・et une question de prise de conscience de ce qui se fait ailleurs. Les gens commencent ・penser que le gouvernement n'est pas le seul acteur et qu'ils doivent amener personnellement leurs pr・ccupations ・la table des n・ociations, pas par l'interm・iaire d'une quelconque agence, et l'・uilibre change.

Il est vraiment encourageant de voir dans quelle mesure ces dispositifs ont ・olu・et ont transform・- pour le meilleur - la vie des individus, et tellement vite. Si nous devions dire en quoi r・ide la satisfaction que nous avons d'avoir pu faire ce travail ・la Banque mondiale, ce serait d'avoir vu un changement si rapide r・uire en si peu de temps et de mani・e si prononc・ les probl・es des collectivit・.

Charlene Porter est r・actrice sp・ialis・ dans les questions d'ordre mondial au Bureau des programmes d'information internationale du d・artement d'・at.


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