LES ÉTUDES DE CIVILISATION AMÉRICAINE
    DANS LES LYCÉES DES ÉTATS-UNIS


    Brooke Workman

    J'ai récemment accepté une invitation de l'Association d'études de civilisation américaine (ASA) à faire une présentation à Kansas-City (Missouri), du cours que j'enseigne au lycée West High School d'Iowa-City (Iowa).

    Cela aurait pu paraître comme un événement ordinaire dans le monde des conférences scolaires nationales. Mais ça ne l'était pas. En fait, ce fut une invitation extraordinaire : ce n'est que depuis 1993 que les enseignants du secondaire sont invités à faire des présentations aux réunions annuelles de l'ASA, et à siéger à son conseil d'administration.

    Cela dit, il n'est pas surprenant que peu d'enseignants du second cycle américain aient même entendu parler de l'ASA, qui se compose en majorité de professeurs d'université.

    Il ne serait pas surprenant non plus que quelques lecteurs de cet article soient incertains du rôle exact des études de civilisation américaine au niveau de l'enseignement secondaire aux États-Unis.

    Cette confusion est à prévoir car les États-Unis comprennent cinquante États, et n'ont pas de programme scolaire national. C'est au niveau local que réside la principale responsabilité de définir le programme scolaire aux États-Unis.

    Bien que Washington ait son mot à dire, l'organisation des écoles et la composition des programmes scolaires sont déterminées essentiellement par les administrateurs et par les conseils d'éducation élus localement.

    Quand j'ai commencé à enseigner les classes du second cycle en 1958 à Waterloo, Iowa, j'ai enseigné la littérature américaine au sein du département d'anglais, et l'histoire des États-Unis au sein du département d'histoire-géographie. Bien que j'eusse quelque liberté de choix dans les programmes, l'approche prescrite était l'étude générale et chronologique, à l'aide de manuels scolaires, du temps des colonies à nos jours.

    Tout en désirant que mes élèves partagent mon propre enthousiasme pour la littérature et l'histoire, je me sentais aussi une obligation envers les interprétations « traditionnelles » de la littérature et de l'histoire. Et j'avais le souci de ce que le pédagogue E.D. Hirsch appelait « l'éducation littéraire » - à savoir, que les élèves retiennent les noms, dates et titres, les grandes lignes et les citations, et qu'ils lisent les classiques.

    Je suivais ce que je pensais être la sagesse cumulée de tous ceux qui m'avaient précédé. Je m'inspirais de leurs plans de cours et des exercices dans leurs livres scolaires, de leurs fiches de travail et de leurs examens, ainsi que de leur souci d'une présentation correcte des devoirs écrits. Et je gardais mes trois classes (140 élèves au total) assises en rangées bien droites et face à mon pupitre.

    C'était une disposition bien connue de mes collègues. Et c'était déconcertant. À la fin de la première année, mes élèves étaient tels des touristes à la fin d'un long périple à l'étranger - surchargés de souvenirs et ébahis par le chemin qu'ils avaient parcouru.

    En 1968, j'enseignais à Iowa-City. Alors que les étudiants des universités voisines étaient occupés à diverses manifestations, j'ai entrepris ma propre révolution silencieuse : j'ai commencé à enseigner un cours d'histoire-géographie dans le département d'anglais de la West High School.

    Toutes les écoles secondaires aux États-Unis enseignent l'histoire et l'anglais, qui sont des matières fondamentales de tout programme scolaire américain. Toutefois, il est impossible de déterminer le nombre de ces écoles qui offrent un programme scolaire américain interdisciplinaire, tel que celui de West High school, qui connaît un certain rayonnement et qui a inspiré des innovations dans de nombreux lycées américains.

    Le programme de West High School est le résultat de la liberté et de la confiance dont bénéficient ses enseignants. En ma qualité de président du département d'anglais depuis 1971, il m'a été donné la liberté de développer au fil des années une série de cours et de séminaires d'études de civilisation américaine.

    Le cours que j'enseigne aujourd'hui, intitulé les « humanités américaines », est offert aux élèves de seize à dix-huit ans. C'est une étude approfondie, interactive et interdisciplinaire de la civilisation américaine, conçue pour des élèves désireux d'acquérir une méthode de compréhension de notre culture - passée et présente.

    Ces cours n'utilisent pas de livres scolaires. Les méthodes et matériaux nécessaires se trouvent dans mes deux publications du National Council of Teachers of English (Conseil national des professeurs d'anglais) : Enseigner les décennies : Une approche humaniste de la civilisation américaine (1975) ; et Enseigner les années soixante : une méthode approfondie, interactive et interdisciplinaire (1992).

    Buckminster Fuller, l'architecte révolutionnaire américain qui a tant impressionné ses jeunes disciples dans les années soixante, a construit ses maisons de rêve géodésiques tout en maintenant un lieu avec le passé. Il avait compris la force du triangle - la triade qui soutient toujours le poids des anciens dômes. Les « humanités » américaines, construites à base de théorie et de pratique, reflètent la force de leur triangle :

    une
    approche
    approfondie, interactive
    et interdisciplinaire des humanités

    L'enseignement interdisciplinaire

    Les études de civilisation américaine se fondent sur l'idée selon laquelle nous vivons dans un monde interdisciplinaire et que nous apprenons les leçons de la vie dans le contexte. Depuis la naissance, depuis l'enfance, nous apprenons les choses de la vie, le contenu de ce monde à travers de nombreux enseignants et divers milieux.

    Jusqu'au jour où nous entrons dans ce lieu appelé « école », l'enseignement et l'étude nous paraissent naturels.

    Mais lorsque nous allons à l'école, nous nous trouvons dans des bâtiments différents, dans des salles différentes, à des étages différents, parmi des gens appelés professeurs. Bien que le monde interdisciplinaire soit toujours présent, nous entrons dans un monde différent où l'enseignement et l'étude sont souvent définis par des frontières, des disciplines et des départements.

    Les « humanités » américaines adoptent l'idée selon laquelle la vie n'est pas vraiment compartimentée. Les êtres humains ne peuvent échapper à la diversité de leur cheminement culturel, ni à la quête du sens de la vie. Les enseignants et les élèves sont bien évidemment conscients de tout cela.

    Les élèves américains comprennent instinctivement ce concept. Ils aiment la variété. Ils semblent s'indigner de l'expression « cours d'apprentissage », qui suppose que les données de ce monde doivent être mises en mémoire, des notes doivent être prises, et les examens doivent être notés. Les élèves sont enchantés par l'hérésie du chevauchement interdisciplinaire. Ils savent qu'ils étudient le monde en général, et eux-même en particulier. Ils apprécient le défi de fonder des théories sur leur monde, présent et passé.

    Les professeurs sont également conscients de ces choses. Ils sont constamment en quête de nouvelles manières de préparer leurs élèves au monde interdisciplinaire plus vaste qui les attend.

    L'étude approfondie

    Pendant le cours, les élèves entreprennent une étude intensive de quatre-vingt-dix jours sur une décennie particulière. Ils font également une analyse approfondie de vingt-quatre semaines sur une des périodes historiques, telles que les années vingt, trente, quarante-cinq à soixante, et les années soixante aux États-Unis. Cette étude approfondie entrecoupe l'étude d'une décennie pour aboutir à une présentation. Le contenu du cours comprend la littérature, l'histoire, les médias, l'architecture, l'art, la danse et la musique. Les méthodes d'enseignement comprennent le rapport d'analyse archéologique, les projections audiovisuelles par petits groupes et les sorties éducatives.

    À la fin du cours, les élèves devraient avoir acquis une méthode de compréhension et d'appréciation du mode de vie américain.

    L'étude interactive

    Dans les classes de civilisation américaine, les bureaux des élèves sont placés en cercle. Cette disposition est propice à l'étude interactive : « nous allons apprendre ensemble ». L'étude approfondie d'une décennie comprend le développement et l'examen de théories dans une atmosphère de respect de la diversité ethnique, raciale et religieuse des participants.

    Les conditions d'étude sont idéales dans une classe ouverte et active, dans laquelle les élèves apprennent par leurs propres lectures et rédactions, par le partage des idées et des questions, par la création et par l'exécution de rôles. Bien que le professeur établisse le climat, se référant aux expériences passées et partageant des anecdotes culturelles, les élèves s'enseignent également mutuellement.

    Pendant quatre-vingt-dix jours, les élèves entreprennent une étude intensive d'une décennie riche d'histoire, ce qui les mène à une plus grande compréhension de la culture américaine. Avant d'entreprendre cette étude de la décennie, ils sont amenés à réfléchir sur les valeurs américaines, passées et présentes. Ils sont incités à observer attentivement le monde qui les entoure - les phénomènes artificiels, les gens et leurs expériences.

    Voici une liste de cours enseignés pendant le semestre, qui illustrent l'enseignement interactif :

    1. La notion de culture : les élèves partagent et analysent les phénomènes de la culture américaine - telles que les dix émissions télévisées hebdomadaires les plus populaires - selon les quinze principaux critères américains, tels que la réussite et le succès.

    2. L'époque historique : par petits groupes, les élèves développent dix théories sur les temps modernes en s'appuyant sur des textes historiques.

    3. La culture populaire : les élèves partagent et défendent leur opinion sur la littérature populaire et les films hollywoodiens en tant que phénomènes de la décennie.

    4. L'architecture et la peinture en tant que phénomènes : (a) Les élèves travaillent en équipe afin d'écrire des rapports sur les immeubles construits pendant la décennie étudiée, en se fondant sur une échelle de valeurs éclectiques, organiques et internationales. (b) Les élèves étudient et enseignent à la classe les peintures de la période, selon les critères de l'art et de l'artisanat. De plus, ils rédigent une appréciation des peintures de la période qu'ils trouvent dans nos musées d'art locaux.

    5. La poésie et le théâtre en tant que manifestations culturelles : (a) Il est demandé à des équipes de créer des anthologies de la poésie de la période sur un thème particulier, ainsi que d'écrire leur propre poème rattaché à ce thème et d'échanger leurs anthologies au sein de petits groupes. (b) Par petits groupes, les élèves discutent, exécutent et analysent des pièces de théâtre de la période.

    6. La danse et la musique : (a) Le professeur et les élèves dansent et bâtissent ensemble des théories chorégraphiques et musicales. (b) Des petits groupes enseignent la musique au reste de la classe, ou développent et évaluent des analyses de thèmes musicaux.

    7. Le projet : Le projet approfondi montre comment les élèves partagent les connaissances qu'ils ont accumulées seuls ou en équipes. Ils partagent les résultats d'une véritable étude - qu'il s'agisse d'exposés écrits ou de réactions créatives, interdisciplinaires et multimédias d'un intérêt considérable pour leurs camarades de classe. Ils enseignent, exécutent des rôles et en discutent. Ils révèlent leurs créations dans un but bien plus important que la simple démonstration de leur compétence.

    Par exemple, Dennis était un musicien de talent, inscrit à mon cours sur les années trente. Il jouait dans le groupe de jazz et dans l'orchestre de l'école. Il s'intéressait surtout à l'interprétation musicale, bien qu'il ait commencé l'étude théorique.

    Après deux entretiens tenus avec moi, il décida de faire quelque chose de très ambitieux. Au lieu d'écrire une dissertation, il a écrit une composition musicale dans le style d'Aaron Copland, intitulée « Printemps dans l'Iowa », et en a dirigé l'exécution par l'orchestre de l'école. Aujourd'hui, Dennis possède un doctorat en musique et a joué à la Maison-Blanche.

    * * * 

    Le docteur Brooke Workman, président du département d'anglais de West High School à Iowa-City (Iowa), est un pionnier dans l'enseignement des cours secondaires de civilisation américaine. Il a reçu son doctorat en civilisation américaine de l'université de l'Iowa en 1968. Il a commencé à enseigner dans les écoles publiques de cet État en 1956, et a également enseigné en Allemagne et en Belgique, ainsi que dans des ateliers d'universités.


    Le docteur Workman peut être contacté à l'adresse électronique suivante :
    [email protected]

    Télécopie : (319) 339-5738
    Téléphone au travail : (319) 339-6817.

    La société américaine
    Revues électroniques de l'USIA, volume 1, numéro 15, octobre 1996