George Eisen
Les années 1990 caractérisent bien la phrase souvent citée de Dickens, « (...) c'était le meilleur des temps, c'était le pire des temps, c'était l'âge de la sagesse, c'était l'âge de la folie (...) ». Depuis six ans, deux événements extérieurs capitaux survenus hors des États-Unis dans les domaines politique et économique ont entraîné, sinon une révolution totale, du moins une réforme dans la structure et la mission des études de civilisation américaine à travers le monde. Un de ces développements majeurs a été la dissolution de l'Union soviétique, qui a entraîné la fin d'une époque connue sous le nom de guerre froide. Toutefois, comme à la conclusion de toute guerre, la fin de la guerre froide a soulevé autant de problèmes qu'elle n'en a résolu. À l'euphorie du début s'est bientôt substituée l'inquiétude d'un nouvel ordre mondial, plus imprévisible et incontrôlable que l'ancien. Les signes extérieurs de cette métamorphose politique ont envahi quotidiennement les foyers au moyen de la télévision. Nos esprits superposent les images de la chute du mur de Berlin avec la férocité et l'ampleur des purges et génocides éthniques dans le monde.
Le second développement, parallèlement à ce bouleversement politique, a été la métamorphose spectaculaire des économies nationales en une économie mondiale. La création d'énormes blocs économiques tels que l'Accord de libre-échange nord-américain et l'Union européenne a déjà modifié le terrain et la culture économiques dans le monde. Ces changements rapides dans la balance économique mondiale ont posé des problèmes communs aux économistes, aux hommes politiques et aux étudiants en relations internationales. Il y a dix ans, il était impensable que la Chine aurait pris une telle importance économique et enregistré notamment un énorme excédent économique à l'égard des États-Unis. De même, aucun économiste digne de ce nom n'aurait prédit que des pays « en voie de développement » tels que la Corée du Sud, l'Indonésie, la Malaisie et même la minuscule île de Singapour seraient devenus de telles puissances économiques.
Bien que répondant à des besoins différents, les universités aux États-Unis et à l'étranger ont réagi à ces nouvelles réalités géopolitiques en révisant leurs positions et leurs priorités dans le domaine de l'éducation internationale. Une conséquence presque immédiate fut un réexamen méticuleux de l'objectif principal des programmes de civilisation américaine, à savoir l'étude du rôle des États-Unis en tant que puissance politique et économique au sein du « nouvel ordre mondial ».
En conséquence, les responsables des programmes d'études internationales ont élaboré une méthode pédagogique appropriée, apte à intégrer les États-Unis dans un nouveau système économique mondial. Parallèlement, plusieurs pays étrangers s'efforcent à présent de mieux comprendre les États-Unis. Pensant que la plus importante démocratie et la première économie du monde pourrait servir d'exemple aux démocraties et marchés économiques naissants, les gouvernements de par le monde ont souvent encouragé les universités à établir des programmes d'études américaines.
C'est ainsi que les années quatre-vingt-dix ont vu se multiplier comme jamais auparavant les programmes d'études internationales et régionales à l'intérieur des États-Unis, et les programmes d'études de civilisation américaine à travers le monde.
Aux États-Unis, la première tâche que se sont donnée les établissement d'enseignement supérieur a consisté à trouver de nouvelles méthodes d'aborder les études internationales. Il en a résulté un remaniement des programmes déjà en place et une mise en place de nouveaux programmes susceptibles de répondre aux besoins internationaux. Les dernières années du XXe siècle présentent un effrayant tableau d'alliances fragiles, d'atrocités et d'un nouveau « désordre » mondial. Soudain, comprendre ce monde déroutant est devenu non un luxe, mais une nécessité absolue, car il s'agissait de savoir comment maintenir les États-Unis dans leur prééminence mondiale. Le 19 octobre 1994, Stanley Heginbotham écrivait dans son article « Nouvelle orientation des programmes internationaux » paru dans The Chronicle of Higher Education (La chronique de l'enseignement supérieur), que « la fin de la guerre froide aurait sur le financement et l'organisation des programmes internationaux dans les universités américaines un impact bien plus grand que ne s'imagineraient aujourd'hui beaucoup de spécialistes ». Son observation s'est, depuis, vérifiée dans tout le pays. Dans ce processus de réévaluation, trois principaux facteurs sont apparus comme déterminants dans le renouveau des études internationales aux États-Unis.
Les impératifs économiques et politiques ont amené des gens à se rendre compte que l'exemple des États-Unis pourrait être instructif pour beaucoup de pays, particulièrement pour les nouvelles démocraties d'Europe orientale.
Les établissements d'enseignement supérieur et les dirigeants politiques de ces pays ont réalisé qu'afin de changer leurs institutions politiques, législatives et sociales, et d'assurer leur intégration dans un système économique mondial, ils devaient s'inspirer de l'exemple américain. En Europe centrale et en Europe orientale par exemple, la mise en uvre des concepts, institutions et gouvernements démocratiques impliquait une restructuration économique. À l'inverse, dans plusieurs pays d'Asie, les pratiques économiques et commerciales américaines avaient priorité sur l'idéal démocratique. Dans les deux cas, les programmes d'études américaines sont devenus un élément indispensable de l'acquisition de connaissances en vue de la transformation politique et économique.
Ainsi, l'écroulement instantané d'un monde bipolaire et de la rivalité américano-soviétique a engendré une révolution des programmes universitaires. Une des conséquence en a été l'essor des études de civlisation américaine, qui sont devenues la discipline académique la plus populaire de notre époque, enregistrant son taux de croissance le plus élevé en Europe orientale et en Asie. Il est entendu qu'outre leur valeur scolaire, les programmes d'études américaines doivent servir de modèles de la pédagogie moderne, jouant un rôle significatif dans l'assistance donnée à beaucoup de pays dans leurs efforts de transformation et de restructuration de leur système social et économique. Dans un monde où la langue de la communication, des sciences et des affaires est l'anglais des États-Unis, il est nécessaire de se conformer aux pratiques pédagogiques et économiques américaines. Ces programmes offrent une étude diversifiée de la manière dont il convient d'appliquer les principes démocratiques, la culture et le processus politique des États-Unis. Ils servent également de modèles à d'autres éléments pédagogiques visant l'application des principes d'économie de marché à l'enseignement, et ils étendent leur champ d'intérêt à des domaines pratiques tels que les relations avec la communauté, la création d'entreprises, les services rendus aux commerçants, la viabilité économique et l'auto-suffisance. Enfin, ces programmes dispensent à la nouvelle génération des cours sur la culture populaire des États-Unis, sur leur diversité, sur l'organisation de leur secteur énergétique et sur leur aptitude à maintenir un environnement vivable.
En conclusion, il existe des différences marquées entre les raisons de maintenir des programmes d'études internationales dans les universités américaines, et les raisons d'offrir des programmes d'étude de civilisation américaine à l'étranger. Le but général des programmes traditionnels dans les universités américaines est d'étudier le monde, et la manière dont les États-Unis s'intégreront dans un nouvel ordre mondial. En revanche, les instituts ou les départements d'études américaines à l'étranger dépassent leur première fonction de pédagogie et servent de moyens pratiques de diffusion des connaissances sur les États-Unis et sur leur savoir-faire, aux quatre coins du monde.
Toutefois, il existe des points communs qui unissent les États-Unis et le reste du monde. Au bout du compte, les études internationales aux États-Unis et l'influence grandissante de ce pays à l'étranger sont en synchronisation et s'imbriquent dans la recherche de la compréhension mondiale et de la viabilité de notre planète. Les programmes internationaux nouvellement conçusaux États-Unis ainsi que les études américaines à l'étranger vont de concert afin de présenter le monde aux États-Unis et les États-Unis au monde. Après tout, l'objectifprincipal de ces programmes outre-Atlantique et outre-Pacifique est de fournir des occasions inédites d'ouverture et d'expansion de l'horizon intellectuel.
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RESSOURCES PÉDAGOGIQUES :
Relations internationales/politique comparative
Hutington, Samuel P. The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. New-York : Simon & Schuster, 1996.
Civilisation américaine
Bronfenbrenner, Urie et al. The State of Americans: This Generation and the Next. New-York : The Free Press, 1996.
Eitzen, D. Stanley. Sociology of North American Sports. 6e édition, Madison, WI : Brown & Benchmark, 1996.
Etzioni, Amitai. The Spirit of Community : The Reinvention of American Society. New-York : Simon & Schuster, 1994.
The Health Anthology of American Literature. 2e édition. Lexington, Mass. : D. C. Heath, 1994.
Lasch, Christopher. The Culture of Narcissism : American Life in an Age of Diminishing Expectations. New-York : W.W. Norton, 1991.
Lears, T.J. Jackson. No place of Grace : Anti-modernism and the Transformation of American Culture, 1880-1920. Chicago : University of Chicago Press, 1994.
Mukerji, Chandra. Rethinking Popular Culture: Contemporary Perspectives in Cultural Studies. Berkeley : University of California Press, 1991.
Radway, Janice. Reading the Romance: Women, Patriarchy and Popular Literature. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 1991.
Susman, Warren. Culture as History: The Transformation of American Society in the 20th Century. New-York : Pantheon, 1985.
Le docteur George Eisen,
sociologue et historien, est directeur de l'Institut
d'études régionales et internationales à
l'université polytechnique d'État de la Californie,
campus de Pomona. Son expérience internationale
considérable comprend des recherches en qualité de
boursier Fulbright en Estonie en 1993, où il a
contribué à la construction du Centre balte
d'études nord-américaines). Il a reçu son
doctorat en histoire de l'université du Maryland et son
doctorat en psychologie sociale de l'université de
Budapest.
Le docteur Eisen peut être contacté à l'adresse suivante :
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