MARK TWAIN OU LE TRIOMPHE DU RÉGIONALISME

Henry Wonham



Les tentatives les plus systématiques visant à fixer l'identité régionale de Mark Twain viennent probablement du Sud, où des érudits tels Louis Rubin, Arlin Turner et Arthur Pettit ont lié l'oeuvre de Twain aux courants historiques et psychologiques qui sous-tendent la tradition dont se réclament Edgar Allan Poe, William Faulkner, Robert Penn Warren et Eudora Welty. En se concentrant sur des ouvrages tels Tom Sawyer, La vie sur le Mississippi (1883), Huckleberry Finn et Pudd'nhead Wilson, ces Sudistes érudits décrivent la nostalgie de Twain mêlée de sentiments de dégoût que lui inspire la région de sa naissance et ils font observer que certains de ses meilleurs livres, comme chez Faulkner, Warren ou d'autres encore, trahissent une ambivalence complexe au sujet de la civilisation, de l'histoire et du paysage du Sud.

Pourtant, si Faulkner et beaucoup de ses compatriotes de l'après-guerre semblent presque tragiquement soudés au Sud en désintégration, Mark Twain, lui, ne fit pas long feu dans le Missouri après 1861 - et peut-être même n'y pensa-t-il guère après cette date. Ce fut l'année où il partit en diligence vers le Névada avec son frère Orion plutôt que de se mettre au service des Confédérés pendant la guerre de Sécession. A l'âge de vingt-six ans, il était déjà « un sudiste désudinisé », pour reprendre l'expression de William Dean Howells, commentateur social de l'époque.

A l'instar du narrateur de son irrésistible livre-western, A la dure !, Twain abandonna rapidement sa tenue vestimentaire sudiste déplacée et ses idées préconçues qui l'étaient tout autant, leur préférant le style bohémien du « vagabond » propre à l'Ouest des États-Unis. Ses cinq années passées au Névada et en Californie furent une période cruciale de croissance et de découverte, et pendant laquelle Twain se lança dans le journalisme, carrière qui allait marquer de façon durable et son style et sa sensibilité littéraires. A son arrivée à New-York en janvier 1867, son identité littéraire régionale était fermement établie dans le Far-West, où ses lecteurs le connaissaient sous le sobriquet de « Sagebrush Bohemian » (Le Bohémien de l'armoise) [du nom de la végétation qui pousse dans le Névada] et de « Wild Humorist of the Pacific Slope » (Le fol humoriste des bords du Pacifique).

De nombreux critiques ont insisté sur le fait que l'oeuvre littéraire de Mark Twain était indiscutablement marquée au sceau de l'Ouest. Pourtant, il a passé la plus grande partie de sa vie d'adulte dans la splendeur victorienne d'Hartford, dans le Connecticut, et il s'est efforcé avec le plus grand sérieux de se faire identifier avec l'élite sociale et littéraire de la Nouvelle- Angleterre. L'homme de l'Ouest, suffisant et bagarreur, et le Sudiste ambivalent n'ont à première vue pas grand-chose à voir avec l'auteur qui courtisait « l'irréprochable communauté puritaine » d'Hartford et dont il semblait embrasser le langage, les valeurs et la réserve dans des ouvrages du genre Le Prince et le Pauvre ou Jeanne d'Arc, Le Mark Twain de la côte Est, à l'image de la version sudiste ou « western », fait lui aussi l'objet d'une volumineuse littérature critique qui cherche à situer son identité régionale dans sa relation profonde avec les traditions littéraires, philosophiques, religieuses et comiques de la Nouvelle-Angleterre. La personnalité de Mark Twain adulte et de l'auteur aux talents mûris, arguent d'aucuns, rappelle les accents régionaux de l'humour « pur côte Est » de James Russell Lowell, le farouche individualisme d'Henry David Thoreau et le tendre libéralisme de Beecher, de Twitchell, d'Aldrich, de Warner et d'autres personnalités marquantes d'Hartford.

Enfin, on a dit de Mark Twain qu'il incarnait le Centre-Ouest. Sa conception profondément satirique de la vie dans la vallée du Mississippi le relie à une tradition importante des ironistes du Centre-Ouest de l'époque et des temps qui ont suivi, dans la lignée d'Howells, d'Hamlin Garland, de Sherwood Anderson, de Theodore Dreiser et d'Ernest Hemingway. N'est-il pas révélateur que l'écrivain contemporain qui ait avoué le plus ouvertement sa dette artistique envers Mark Twain soit Garrison Keillor, ce conteur dont les récits bucoliques ont pour cadre le fictif lac Wobegon, où l'humour se dispute au pathétique, à la manière d'Huckleberry Finn.

Les chicaneries constantes sur les affiliations régionales de Mark Twain suggèrent un paradoxe qu'Howells perçut bien, puisqu'il éluda sagement la question pour définir l'imagination de Mark Twain comme étant « foncièrement américaine ». Ce paradoxe s'expose simplement : les meilleurs écrits de Mark Twain ont des inflexions régionales et ils jouent sur les subtilités de la langue familière et des us et coutumes comme seul un « natif » sait le faire. Contrairement à Faulkner, à Bret Harte, à Thoreau ou à Anderson, Twain n'appartient cependant à aucune région en particulier. Nous pourrions simplement rejeter ce paradoxe en affirmant un truisme fondamental exprimé il y a plusieurs années par David Kesterson, à savoir que Mark Twain, comme le poète américain du XIXe siècle Walt Whitman, « contenait des multitudes » et qu'il était dès lors impossible « de le confiner à une seule région ». Mais l'esthétique régionale dont se réclamait Mark Twain est plus lourde de sens que ne le suggère un commentaire aussi élogieux.

Face à ce paradoxe, nous pourrions commencer par faire l'observation suivante : si la perspective régionale est indéniablement la clé de la créativité de Mark Twain, son imagination défie avec autant de force toute tentative d'identification régionale. De fait, Mark Twain a beau idéaliser le cadre dans lequel se situe l'action de ses romans, d'Hannibal (Missouri) à Hartford (Connecticut), il n'en reste pas moins vrai que le thème de la fuite revient en leitmotiv dans son oeuvre. Tom Sawyer s'échappe de Saint-Petersburg avec ses petits camarades pour rejoindre le paradis des garçons à Jackson's Island. Huck Finn exécute un suicide symbolique pour échapper à la violence de son foyer provincial. Hank Morgan fait un voyage à travers les siècles qui le conduit jusqu'à la cour du roi Arthur, et le ramène au présent. Que ce soit dans The Innocents Abroad, dans A la dure ! ou dans La vie sur le Mississippi, le narrateur est inlassablement par monts et par vaux.

Howells comprenait le curieux besoin qu'avait son fidèle ami d'imaginer les moyens de transcender les limites culturelles, celles-là même qui donnent vie à son art, lorsqu'il décrivit Mark Twain comme « un écrivain d'abord du Missouri, mais ensuite temporairement du Connecticut, et maintenant au bout du compte du système solaire, pour ne pas dire de l'univers ». Comme le suggère ce commentaire tout à fait pertinent, Mark Twain est l'essence même du régionalisme dans la littérature américaine, lui qui sut mieux que tout autre écrivain des États-Unis exploiter le capital esthétique inhérent à la perspective locale. Pour autant, son imagination le porte à « prendre ses jambes à son cou », pour emprunter une expression chère à Mark Twain, de façon à se soustraire aux limites culturelles, souvent exprimées au travers du langage et du comportement des gens de la région, dont l'effet est de restreindre la liberté de l'homme.

L'ambivalence de Twain vis-à-vis de la scène locale, son attachement simultané à « l'absorption inconsciente » et à la fuite transcendante, trahissait la complexité de ses associations régionales avec toutes les régions des États-Unis. D'autre part, son ambivalence vis- à-vis de lieux tels Saint-Petersburg, Dawson's Landing et Hadleyburg, lieux qui tous exsudent à la fois l'idylle et le cauchemar, trouva un terrain fertile aux États- Unis au moment où le pays, après la guerre de Sécession, s'engageait à bride abattue dans la voie de l'industrialisation et de l'urbanisation.

La nostalgie des communautés rurales en voie de disparition des États-Unis fut l'étincelle qui provoqua l'explosion des écrits régionaux et « couleur locale » survenue au cours des dernières décennies du XIXe siècle et à laquelle contribua Mark Twain par ses représentations de la vie dans de petites villes. Les excentricités régionales qui foisonnent dans le Far-West de A la dure ! et dans la vallée du Mississippi dépeinte dans Tom Sawyer, Huckleberry Finn et Pudd'nhead Wilson, avant la guerre de Sécession, disparaissaient à la vitesse grand « V » tandis que le pays avançait rapidement vers la nationalisation culturelle, économique et politique après cette guerre fratricide ; et les écrivains de l'époque, par réaction, se plaisaient à dépeindre sous un jour romantique la vie d'autrefois aux États-Unis, en milieu rural. Twain participa manifestement à cette vogue « rétro », mais ses artifices, tels ceux d'Hank Morgan, visaient le plus souvent les scènes bucoliques, dont il ne prit jamais pour argent comptant l'innocence et l'éloignement des pressions de l'industrialisme.

En dernière analyse, peu importe donc que Mark Twain fût avant tout un écrivain du Sud, de l'Ouest, de l'Est ou du Centre-Ouest. Son art est régional non pas dans la mesure où il est issu d'un milieu géographique ou culturel donné, mais parce que dans tous ses écrits il a perçu l'anxiété d'une civilisation à la croisée des chemins entre un passé rural et un avenir urbain, ne sachant trop si elle devait romancer son passé ou tenter d'y échapper. Mark Twain excellait dans l'un et l'autre de ces rôles, et souvent précisément au même moment. Dès lors, il est juste que de bout en bout du pays on salue dans Mark Twain notre meilleur écrivain de prose régionale.

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M. Henry Wonham est professeur de littérature américaine à l'université d'Orégon et l'auteur de la postface d'une nouvelle édition d'A la dure ! qui fait partie d'un ouvrage en vingt-neuf tomes intitulé Oxford Mark Twain. Cet ouvrage doit paraître en septembre 1996 aux éditions Oxford University Press.

La société américaine
Revues électroniques de l'USIA
Volume 1, numéro 10, août 1996