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Au cours de la seconde moitié du XXe siècle aux États-Unis, la société a pris de la mobilité, les gens quittant progressivement la ville pour les faubourgs, puis avec une facilité accrue une région du pays pour une autre. Les écrivains américains ont, comme leurs concitoyens, participé au phénomène. Le présent article examine cette évolution et ses dimensions spatiales.
« Les forces de la littérature américaine, écrit le critique anglais George Steiner, se sont typiquement révélées dans les groupes régionaux et les constellations locales. » Ce que Steiner veut dire, je suppose, c'est qu'étant donné la nature de notre histoire, notamment la colonisation et le lent mouvement vers l'Ouest, les traditions artistiques des États-Unis sont liées de manière significative à la localisation dans l'espace. Se tournant vers le passé, il offre l'exemple de ce qu'il appelle « le groupement Hawthorne-Melville-Emerson- James ». Peu importe que Nathaniel Hawthorne ait choisi l'Italie pour décor de certaines de ses oeuvres, que Herman Melville ait décrit passionnément les mers du Sud et que Henry James ait situé la majorité de ses intrigues dans les capitales européennes, le point de vue de Steiner reste valable. Les écrivains américains, comme tous les écrivains, parlent des choses qu'ils connaissent le mieux, l'une de ces choses étant le monde qui les entoure. Notre littérature est riche en terroir et en localités : depuis le Knoxville du Tennessee de James Agee et les prairies du Dakota de Louise Erdrich jusqu'au Salinas de Californie de John Steinbeck et aux eaux du Mississippi de Mark Twain.
Mais les temps ont changé. Nous nous trouvons soudainement plongés dans une période de transition critique, où les conditions et les traditions fondamentales sont toutes modifiées par l'ubiquité et l'instantanéité des communications électroniques. De plus en plus rares sont aujourd'hui ceux et celles qui grandissent, profondément enracinés dans leur collectivité, leur région et puisant aux riches sources du terroir local. Les études démographiques le révèlent, nous sommes devenus intrinsèquement plurirégionaux; tels les Bédouins, nous sommes habitués à lever le camp et à repartir. Le fait qu'un écrivain puisse aujourd'hui vivre longtemps au même endroit, comme Eudora Welty à Jackson dans le Mississippi, est quasi impensable. L'expérience de Richard Ford, également de Jackson, qui déménage de lieu en lieu et brosse dans ses oeuvres une série de tableaux de lieux changeants et variés, est bien davantage de notre temps.
De plus, les localités elles-mêmes semblent changer. Nous sommes aujourd'hui en pleine période de l'homogénéité. L'architecture de nos centres commerciaux et de nos ensembles résidentiels oblitère les particularités et fait en sorte que, où que nous allions, nous y trouvons ce que Gertrude Stein appelle le nulle part. Nos voisins sont maintenant des gens venus d'ailleurs, et lorsque nous communiquons avec nos âmes soeurs et nos amis, c'est de moins en moins en personne et le plus souvent par téléphone ou courrier électronique. Quels que soient les avantages des communications électroniques, elles n'engendrent pas le sentiment de l'appartenance géographique.
Nous pourrions donc nous attendre à ce que la littérature américaine reflète cette époque de transition, dans des personnages déracinés et par des situations exprimant le dépaysement et la monotonie. Et ceci est vrai dans une certaine mesure, bien que le fait soit rare chez les écrivains des grands courants littéraires. En examinant le minimalisme des années soixante-dix et quatre-vingt ou les romans post-modernes de Don DeLillo, Paul Auster, Richard Powers et David Wallace, il serait facile d'élaborer une théorie de la dissolution des proximités locales. Quand DeLillo écrit, dans White Noise, « (...) après avoir traversé deux parcs de stationnement, nous atteignîmes le bâtiment principal du Centre commercial du bourg, construction de dix étages entourant un atrium avec ses fontaines, ses allées et ses jardins », nous réalisons que nous pouvons nous trouver n'importe où aux États-Unis. C.Q.F.D....
Mais nous relevons également une puissante tendance inverse : écrivains et lecteurs semblent fascinés par les localités et, à peine moins, par le passé. En fait, ces deux éléments sont souvent combinés. Songeons à l'immense popularité de Snow Falling on Cedars de David Guterson, de Lonesome Dove de Larry McMurtry, de The Bridges of Madison County de James Waller et, dans le genre connexe de l'autobiographie, de The Liars' Club de Mary Karr. Ces trois romans, tous remontant de plusieurs décennies dans le passé, sont imprégnés du terroir dans lequel se déroule l'action; le détroit de Puget Sound, les Grandes Plaines de l'Ouest et les régions rurales de l'Iowa sont aussi importants que les personnages ou le déroulement de l'intrigue. Et l'on ne saurait imaginer les mémoires de Mary Karr ailleurs que dans l'est du Texas.
Parallèlement à ces oeuvres extraites de nos listes les plus récentes des succès de libriarie, nous trouvons un certain nombre d'exemples peut-être plus estimables : All the Pretty Horses et The Crossing de Cormac McCarthy, A Thousand Acres de Jane Smiley, Sula et Beloved de Toni Morisson et les oeuvres d'Annie Proulx.
Annie Proulx, plus que quiconque, semble obsédée par les possibilités du régionalisme protéiforme. Alors que son roman primé The Shipping News se déroulait parmi les promontoires rocheux et dans les baies excentriques des Provinces maritimes, sa dernière oeuvre, « Accordion Crimes », couvre une période allant de 1890 à nos jours et traverse, avec une grande authenticité de détails, des endroits aussi divers que La Nouvelle-Orléans, les régions rurales du Maine, le Montana et le Missouri.
Elle travaille ses phrases avec la plus attentive des spécificités, parlant éloquemment aux sens :
Ce n'est là qu'une phrase isolée extraite d'un passage évocateur plus long, mais même ici, en miniature, nous percevons le sentiment d'intimité de l'auteur avec son sujet. Les méandres de la prose elle- même suggèrent la nuance et l'attraction. Toutefois, Annie Proulx ne s'arrête pas aux particularités strictement externes. Elle présente avec les mêmes méandres les habitants du lieu, leurs particularités de langage, leur maniérisme et leurs tics. Car, bien entendu, le lieu n'est pas pleinement un lieu pour nous, jusqu'à ce qu'il soit exprimé en termes humains.
Annie Proulx a été pendant quelque temps journaliste et dans une interview avec Amanda Bichsell, elle décrit sa recherche constante, les multiples cahiers où elle consigne ses observations sur le paysage, les coutumes régionales et autres particularités locales. « C'est généralement par là que je commence, explique-t-elle, en plantant le décor. Le temps qu'il fait, les particularités du paysage, le type de rues et de routes, ce que nous mangeons (...), le climat, le vent, la pierre. Toutes ces choses sont extrêmement importantes dans notre existence, si bien que lorsque ces éléments sont posés dans un roman, pour moi, les personnages sortent littéralement du paysage. »
Certains pourraient objecter qu'il s'agit là de descriptions résultant de recherches et non de réalités vécues, que ce sont des détails notés par un spectateur extérieur, une anthropologue, et organisés pour obtenir un effet littéraire. Ils critiqueraient ainsi une pratique qui remonte à l'origine de l'art et qui reste la norme aujourd'hui. Richard Ford, récent lauréat du Prix Pulitzer de littérature pour Independence Day, a vécu, il en fait le compte, dans neuf États et quatorze maisons et il situe ses romans et ses nouvelles « réalistes » aux observations minutieuses dans la plupart des fuseaux horaires. Il y a également William Vollmann, prolifique enfant terrible de la littérature contemporaine, que ses missions de recherche frénétiques emmènent dans des localités exotiques. Jusqu'à présent, il a « fait » l'Afghanistan, le Viêt-Nam, la toundra canadienne et le quartier Tenderloin de San-Francisco, et il n'a pas encore quarante ans.
Il y a donc, à l'évidence, des variantes dans les types d'immersion pratiquée par les divers écrivains pour des raisons diverses. Annie Proulx ne ressemble en rien à Ford, et Ford se distingue pareillement de Vollmann. Et aucun de ces auteurs relativement marginaux n'est, par exemple, comme André Dubus, l'écrivain du New-Hampshire qui a décrit au cours d'une longue carrière le monde fatigué des ouvriers de sa vallée de Merrimack, ou comme Larry Brown qui vit, comme a vécu Faulkner, à Oxford (Mississippi) et qui jette sur la région des regards autochtones.
Mais quelle est exactement la distinction entre la représentation des lieux visités et celle de lieux connus en profondeur ? Et si distinction il y a, qui sera en mesure de la faire ? Car la plupart des lecteurs non seulement sont eux-mêmes des étrangers par rapport au monde de leurs lectures, mais aussi sont-ils, comme les écrivains, sujets à la variabilité de la perception. La subjectivité règne sur cet art comme sur tous les autres. Dix écrivains, que dis-je, deux écrivains ne verront pas Paris, New-York ou Tuscaloosa dans l'Alabama de la même manière. A moins d'une monumentale erreur de l'artiste, une façade orientée au nord ornée de bougainvilliers, par exemple, rares sont les lecteurs qui lèveront un sourcil sceptique.
Les puristes en disconviennent. Certes, la technique et l'imagination peuvent aller loin, et l'ignorance du lecteur peut beaucoup faire pardonner, mais rien n'est plus vrai, plus naturel qu'une connaissance venant de l'intérieur. Quand l'auteur connaît un monde au plus profond de son être, la différence est évidente. On reconnaît le blues authentique de celui de ses multiples imitateurs bien intentionnés. Eudora Welty, Peter Taylor, John Updike, Rudolfo Anaya, voilà des écrivains qui connaissent profondément leurs personnages et leurs terroirs. Nous percevons à leur lecture l'authenticité de leur connaissance. Non seulement par ce détail du décor ou par cet autre, mais à tous les niveaux. La confiance de l'auteur transparaît, nous le sentons, dans les rythmes et la diction. Nous notons la justesse, l'aise de personnages dans leurs décors. Ils sont dans leur monde.
Cormac McCarthy est un écrivain qui soumet à une intéressante épreuve cette notion de l'opposition entre connaissance authentique et connaissance reconstituée. Elevé essentiellement dans l'est du Tennessee, il a situé ses premiers romans dans le décor de sa région natale. La couleur locale y est perçue de l'intérieur par un écrivain visiblement intéressé par les particularités du terroir. Un passage de son premier roman, The Orchard Keeper, permet d'en juger :
McCarthy était déjà un écrivain chevronné quand il a quitté les Appalaches pour aller s'établir à El Paso (Texas). Dix ans plus tard, il a publié Blood Meridian, premier de ses romans où il utilise le décor du sud des États-Unis. Il a écrit depuis les deux premiers récits de sa future « trilogie de la frontière », All the Pretty Horses et The Crossing, tous deux loués, entre autres choses, pour leur puissante représentation des lieux. Une lecture attentive de l'extrait suivant, en le comparant aux descriptions de ses oeuvres antérieures, permet-elle de détecter le moindre signe que ce n'est pas là la prose d'un enfant du terroir qui y vit depuis son plus jeune âge ?
La réponse que donne McCarthy à la question de l'opposition entre écrivain autochtone et écrivain- chercheur est que les romanciers et les diaristes qui sont sensibles aux variations du terroir les relèvent généralement, où qu'ils se trouvent.
On ne saurait, en fin de compte, généraliser au sujet de la présence des spécificités locales dans les écrits contemporains, si ce n'est pour dire que, contre toute attente, elles sont éminemment présentes.
Cette présence n'est pas un grand mystère. Les mutations du monde où nous vivons : l'aliénation de la vitesse, l'infiltration de l'électronique dans les opérations les plus simples, sont une chose. Notre réponse psychologique en est une autre. Nos expériences internes et externes sont en déséquilibre. Nous patrouillons l'Internet, mais nous avons soif des plaisirs simples d'une bonne conversation les yeux dans les yeux. « Contentez-vous d'établir le contact », a écrit E.M. Forster, et nous savons exactement ce qu'il voulait dire.
C'est ici que la littérature joue son rôle compensateur. Si les tâches journalières nous laissent stressés et distraits, nous n'en redemanderons sans doute pas dans les romans que nous lisons. Et si nous avons l'impression, impression, je crois, de plus en plus fréquente, d'avoir rompu nos amarres spatiales et temporelles, de ne plus appartenir à une collectivité qui nous revendique ou de ne plus participer à l'histoire comme le faisaient nos ancêtres, nous trouverons des moyens d'y remédier.
La fiction est pour nous éminemment porteuse de sens. Entreprise explicative suprême, c'est notre manière de pénétrer dans d'autres vies tout en assimilant nos propres impressions. Elle semble nous apporter aujourd'hui aux États-Unis, en grande abondance, la possibilité de comprendre les conditions du troc auquel nous consentons actuellement, celui de la renonciation aux racines géographiques contre la mobilité et le prolongement électronique, et d'éprouver certaines des satisfactions d'un mode de vie révolu, ne fût-ce que par personne interposée.
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Sven Birkerts est l'auteur de Gutenberg Elegies: The Fate of Reading in an Electronic Age. Il a récemment révisé Tolstoy's Dictaphone: Technology and the Muse, pour Graywolf Press. Ses essais littéraires sont publiés dans de nombreux magazines et journaux.
La
société américaine
Revues
électroniques de l'USIA
Volume 1, numéro 10,
août 1996