Une douzaine d'années après avoir ranimé l'esprit olympique aux temps modernes, le baron Pierre de Coubertin faisait observer, dans un essai publié en 1908, que les Jeux avaient confirmé de la manière la plus complète le mariage des arts et des sports, c'est-à-dire, disait-il, « celui de la force musculaire et de l'imagination créatrice, ces deux pôles de la vie de l'homme... » Aujourd'hui, à l'approche du centenaire des Jeux olympiques, l'esprit de Coubertin domine une série de manifestations culturelles organisées à Atlanta ou en association avec cette ville. En février 1994, au moment des Jeux d'hiver de Lillehammer, Atlanta a mis en route une série de manifestations et d'échanges à vocation culturelle. Au printemps 1995, par exemple, un groupe de lauréats du prix Nobel de littérature, de diverses nationalités, se sont réunis pour parler de leur art. Cet été, en marge des Jeux olympiques, se tiendront des festivals du film, des expositions de beaux-arts et de photographies et des manifestations ayant trait à la civilisation du sud des États-Unis et à l'art des Afro-Américains de la région.Les avis sont unanimes : la présentation la plus ambitieuse dans le domaine des beaux-arts est l'exposition qui s'intitule « Cinq anneaux, cinq passions de l'art mondial ». Elle regroupe cent vingt-neuf oeuvres d'art qui viennent du monde entier -- des classiques signés Rodin, Manet, Rembrandt, Picasso ; un paysage chinois peint sur un rouleau dans la nuit des temps ; des motifs préchrétiens de l'Equateur, du Mexique, de la Grèce et de la Roumanie ; une illustration égyptienne d'une édition du Coran ; des masques du Japon, du Nigéria et du Zaïre ; des sculptures bouddhistes de Corée, d'Inde et de Thaïlande ; des oeuvres d'art des aborigènes australiens ; des objets en céramique du Japon, de Perse, de l'Empire ottoman, de Chine et de France ; et une sélection d'oeuvres américaines, allant de poteries faites au septième siècle par des Indiens d'Amérique jusqu'à une installation vidéo contemporaine.
Les « cinq passions », ou émotions, autour desquelles s'organisent les sélections sont l'amour, l'angoisse, la crainte révérencielle, le triomphe et la joie. M. Carter Brown, directeur honoraire de la Galerie nationale d'Art de Washington et l'organisateur de l'exposition sur les « Anneaux », a évoqué récemment avec Michael Bandler la genèse et l'objectif de cette exposition, qui se tiendra du 4 juillet au 29 septembre au High Museum of Art d'Atlanta.
Question - Lorsque Ned Rifkin, directeur du High Museum, vous a proposé de concevoir et d'organiser une exposition internationale en prévision des Jeux olympiques d'Atlanta, qu'est-ce qui a piqué votre intérêt ?
M. Brown - Je crois que cela remonte à Coubertin. Lorsqu'il a essayé la première fois de faire renaître les Jeux olympiques, on l'a pris pour un fou de croire qu'il serait possible de réunir tous les peuples du monde entier sur le même terrain, au sens propre et au sens figuré. C'était, à son avis, l'essence même des Jeux : tout au long des épreuves sportives, peu importe la civilisation dont on est le produit, la religion que l'on pratique ou la langue que l'on parle. Tout ce qui compte, c'est la performance sportive. Dès le commencement des épreuves, toutes les étiquettes qu'on se colle sur le dos perdent tout d'un coup de leur sens.
Pierre de Coubertin a appliqué cet idéal au domaine des arts. Dès que les Jeux ont démarré, en 1896, il s'est démené pour intégrer les arts au mouvement olympique, comme c'était le cas pendant l'Antiquité. Les sports peuvent créer les conditions qui nous permettent d'échapper aux niches dans lesquelles on nous fourre, et l'art peut en faire autant. C'est cela que je trouve passionnant, le fait que les arts nous offrent l'occasion de dépasser nos différences, non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps, d'un millénaire à l'autre.
Ce qui m'a aussi passionné, cela a été d'approfondir mes connaissances sur ce Français extraordinaire, dont la mère était artiste et le père musicien, et pour qui l'éducation fut une passion tout au long de sa vie. Il avait le sentiment que la société française subissait un phénomène d'érosion, parce que l'enseignement reflétait une conception fragmentée de l'individu. C'était un anglophile convaincu, ce qui était assez inhabituel pour un Parisien. Et les terrains de sport d'Eton ont contribué pour beaucoup à développer le sens du commandement et à affermir le lien entre le corps et l'esprit que les Grecs comprenaient si bien et qu'il voulait ressusciter. Il a donc défini cet idéal, qu'il a appelé « olympisme », comme étant l'union du sport et de la culture, et il s'est toujours fait le champion de la présence d'une composante artistique.
Question - Etant donné l'emplacement choisi pour les Jeux olympiques de 1996, à savoir Atlanta, et le fait que toute manifestation de cette nature reflète le lieu où elle se déroule, quels sont, selon vous, les valeurs et les principes dont les Jeux sont le reflet cette année ?
M. Brown - L'une des choses que les gens
à l'extérieur des États-Unis ont
particulièrement du mal à comprendre, c'est le
degré auquel notre société représente
véritablement le regroupement d'un ensemble
extrêmement varié de civilisations et d'ethnies. La
gloire des Jeux olympiques depuis l'antiquité consiste
précisément à mettre tous les concurrents
sur un pied d'égalité. C'est Pierre de Coubertin en
personne qui a eu l'idée de représenter cinq
anneaux réunis les uns aux autres pour symboliser ce
rassemblement géographique. L'exposition que nous avons
préparée se propose de porter cette union
incarnée par les anneaux, emblématiquement et
métaphoriquement, au-delà du cadre
géographique pour montrer comment l'art relie les gens du
monde entier les uns aux autres. Dès lors, les
États-Unis - de tous les pays qui ont vraiment
intérêt à trouver les moyens d'aider les gens
à s'entendre les uns avec les autres, parce qu'ils sont en
quelque sorte le microcosme des civilisations du monde - ont
l'occasion rêvée de projeter ces valeurs en
soutenant une telle exposition.
Deux échantillons d'art
américain de l'exposition d'Atlanta (cliquer sur les
images pour en obtenir des agrandissements de 91,189 et de 86,476
octets respectivement). À gauche, portrait de Martin
Luther King de 1968, en acajou, par l'artiste
afro-américain Ulysses Davis (1913-1990) ; à
droite, Feuilles d'une plante, vers 1942-43, peinture à
l'huile sur toile, par l'artiste américaine Georgia
O'Keefe (1887-1986). Ces oeuvres proviennent de Jane et Bert
Hunecke et d'une collection privée de Santa-Fe
(Nouveau-Mexique). Photo de Dan Morse.
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l'agrandissement
Question - Lorsque vous avez fait vos sélections, que vous avez contacté des directeurs et des conservateurs de musées pour leur demander de vous prêter certaines oeuvres, comment ont-ils réagi ?
M. Brown - J'étais en proie à une certaine fébrilité. C'est une chose que de concevoir une telle manifestation culturelle - de trier, de rechercher le nec plus ultra - et c'en est une autre que de convaincre certaines personnes de céder leurs possessions parce que l'entreprise en vaut vraiment la peine. J'ai fait valoir le caractère sans précédent de notre démarche, le fait qu'elle se démarque complètement de l'esprit du temps. Mais j'ai aussi souligné le grand raffinement intellectuel de cette exposition, étant donné qu'elle dépasse de loin l'optique actuelle de l'histoire de l'art. Elle nous entraîne aux confins de la neurophysiologie, de la psychologie cognitive et de l'anthropologie et elle nous amène à réfléchir sur le rôle de l'affect, pour employer le terme scientifique, dans le cerveau de l'homme. Maintenant que nous disposons d'instruments ultra-perfectionnés pour explorer ce qui se passe dans des zones spécifiques du cerveau, ce rôle revêt une importance nouvelle.
Il y aurait toute une école de neurophysiologues qui considéreraient que l'émotion est une sorte d'étape primitive du développement de l'homme qui s'efface glorieusement devant la puissance de l'esprit. Mais un livre qui vient de sortir démolit complètement cette thèse - son auteur argue que les plus belles réalisations de l'homme procèdent de l'union de l'émotion et de la raison. Il me semble donc que le concept qui sous-tend notre exposition reflète une pensée intellectuelle aussi récente qu'audacieuse. Par ailleurs, notre exposition se propose de nouer un premier contact avec les visiteurs qui n'auraient peut-être encore jamais fréquenté un musée d'art. Au premier abord, un certain nombre de conservateurs ont pensé que c'était un peu du tape-à-l'oeil. Mais une fois que je leur ai montré mes illustrations pour leur faire comprendre de quoi il retournait véritablement, cela m'a fait vraiment plaisir de voir leurs yeux se dessiller. À la fin, ils étaient en général non seulement disposés à participer à notre entreprise, mais aussi très enthousiastes.
Question - Il y a un moment, vous avez évoqué la nécessité de « dépasser nos différences ». En quoi cette exposition sert-elle cet objectif ?
M. Brown - Ce rassemblement d'objets extraordinaires confectionnés par des gens issus de toutes les régions du monde et de toutes les périodes de l'histoire - il recouvre sept mille cinq cents années de génie créateur et il représente pratiquement toutes les grandes régions géographiques et les principales traditions religieuses - constitue véritablement une innovation, j'en suis convaincu. Pour la première fois, une grande exposition est organisée en fonction de l'influence d'oeuvres d'art sur les émotions, plutôt qu'en fonction de considérations monographiques. Normalement, lorsqu'on va voir une exposition, on s'attend à voir des oeuvres aussi similaires que possible et qui ont été mises les unes à côté des autres pour que l'on puisse en étudier plus précisément les nuances. Les musées présentent des oeuvres d'art qui ont soit une unité temporelle, soit un style ou une iconographie identiques. Notre démarche est diamétralement opposée à cela : nous avons réuni des peintures, des sculptures aussi diverses que possible, sur le plan de l'échelle, des matériaux, de leur fonction originale et de leur lieu d'origine.
Question - J'aimerais approfondir la question des anneaux eux-mêmes. Etant donné la multiplicité des émotions que l'on connaît, pourquoi avoir choisi ces cinq-là en particulier ?
M. Brown - Evidemment, j'aurais pu en choisir d'autres, mais ces cinq-là renferment en fait, à de nombreux égards, beaucoup plus d'émotions qu'on ne pourrait le croire au premier abord. La haine et la jalousie sont quand même assez liées à l'angoisse, et la crainte révérencielle - qui ne figure normalement pas sur la liste des émotions - contient un élément de spiritualité qui forme vraiment le centre de gravité de l'exposition. Dans l'ensemble, cette exposition nous entraîne dans la fougue de l'amour romantique avant de nous faire sombrer dans les affres de l'angoisse, pour nous faire ensuite découvrir le triomphe et la joie.
Question - Il me semble que ces cinq émotions ont de multiples facettes.
M. Brown - C'est exact. Le triomphe, par exemple, est une victoire, mais il porte aussi en lui le germe de la défaite. C'est une épée à double tranchant. On a voulu créer une structure interne capable d'incarner le concept du chevauchement et de l'imbrication. Ce qui est très plaisant, c'est qu'aux aspects philosophiques et métaphoriques de l'exposition se greffe une autre dimension, à savoir que les émotions se fondent les unes dans les autres. Quiconque aime ou a jamais aimé sait que l'amour comporte une part d'angoisse. Vous ressentez l'angoisse de l'amour au moment de la séparation, qui est très proche du deuil. Quand vous poussez l'angoisse physique jusqu'à ses dernières limites, vous regardez la mort en face. La question se pose alors de savoir s'il n'y a pas autre chose. On empiète ainsi sur ce qui suit, sur l'au-delà. La nature et les catastrophes nous amènent à anticiper sur ce qui nous attend. Et nous voilà plongés dans le monde de la spiritualité et de la vie intérieure. Lorsque nous parvenons à maîtriser cette vie intérieure, à laquelle les Asiatiques sont si sensibles, nous goûtons à une forme de triomphe. Nous passons donc d'un bronze qui dépeint la crainte révérencielle d'un athlète de la Grèce antique dans un moment de prière au tableau d'El Greco sur la Résurrection du Christ et à une icône russe représentant la majesté du Christ, ce qui fait naître en nous un sentiment de triomphe religieux.
À partir du triomphe religieux, nous évoluons vers le triomphe militaire et athlétique. La joie est, bien évidemment, l'une des composantes du triomphe. C'est ce qui nous prépare à la section finale. L'amour a un côté joyeux, et la joie s'exprime souvent au travers de l'amour. Nous terminons par la danse, en voyant Camille Claudel qui célèbre sa relation passionnelle avec Rodin, ce qui nous lie au début de l'exposition, où on voit « Le Baiser » de Rodin. La dernière image, de Matisse, est un cercle de danseurs, cinq, en fait, qui forment une ronde pour montrer peut-être que tous les gens du monde peuvent se donner la main une fois tous les quatre ans dans le cadre des Jeux olympiques.
Question - L'un des rares aspects négatifs de cette exposition, telle qu'elle est prévue, c'est qu'elle se limite à une seule ville, Atlanta, et qu'il n'est pas prévu que ce soit une exposition itinérante. C'est tout à fait regrettable, mais peut-on espérer que l'exposition, si riche par sa diversité, sera ressuscitée d'une façon ou d'une autre ?
M. Brown - Oui, il y a plusieurs façons. L'électronique en est une, puisqu'on a préparé un CD-ROM. Deuxièmement, le réseau de télévision publique prépare une émission d'une heure consacrée à l'exposition, et nous espérons que cette émission donnera une nouvelle vie à l'exposition qui pourra donc être vue aux États-Unis et à l'étranger, une fois qu'elle aura été présentée non seulement sur les chaînes du réseau, mais aussi sur une nouvelle chaîne par cable, « Ovation », réservée exclusivement aux arts. J'ai aussi appris que notre exposition pourrait bien faire tache d'huile. L'idée me paraît tellement pleine de possibilités que d'autres musées, dans le cadre de leur mission éducative, pourraient décider de monter eux aussi une exposition sur le thème des anneaux, en puisant par exemple dans leur collection d'objets d'art, de gravures ou de photographies. C'est ce que fait d'ailleurs le musée d'art d'Akron, dans l'Ohio. C'est un concept de base qui a suffisamment de mérite pour que tout le monde essaie d'en sortir quelque chose. Pour ma part, j'ai choisi ces cinq émotions, mais d'autres conservateurs pourraient en illustrer d'autres. C'est un fil directeur simple, mais puissant.
Question - Y a-t-il une dernière pensée que vous aimeriez nous livrer alors que vous vous apprêtez à ouvrir les portes de l'exposition ?
M. Brown - À vrai dire, il y a encore une chose à garder à l'esprit. Nous parlons souvent des oeuvres présentées dans une exposition en nous référant à leurs propriétés universelles. Notre exposition ne va pas nier ce qui est l'évidence même, à savoir qu'il existe des différences entre ces objets, et entre les civilisations dont ils sont le produit. En fait, ces différences devraient sauter aux yeux, par exemple lorsqu'on met côte à côte une sculpture indienne du onzième siècle et une oeuvre de Rodin.
Mais n'oublions pas ceci : les artistes font des oeuvres d'art pour toutes sortes de raisons, mais pratiquement jamais pour que les gens se contentent de les étudier. L'étude formelle des oeuvres d'art, en tant que discipline spécialisée de l'enseignement supérieur, remonte à à peine plus d'un siècle. En revanche, cela fait à peu près trente mille ans que l'homme crée des oeuvres d'art. L'exposition sur les « Anneaux » est destinée aux historiens de l'art, aux partisans de la psychologie cognitive et aux anthropologues, cela ne fait aucun doute, mais en dernier ressort, franchement et ouvertement, elle s'adresse à tous les êtres humains, à tous ceux parmi nous qui tirent une satisfaction personnelle des arts visuels, comme c'est le cas depuis des millénaires.
Je suis persuadé que l'art peut être une source de partage, et non pas de division.