Andrew Young
Andrew Young, politicien et homme d'État afro-américain bien connu, a servi sa ville, son État et son pays avec distinction durant le dernier tiers de ce siècle. Ancien représentant permanent des États-Unis auprès des Nations Unies, maire d'Atlanta et représentant au Congrès des États-Unis, il est actuellement coprésident du Comité d'Atlanta pour les Jeux olympiques. Son livre, An Easy Burden : The Civil Right Movement and the Transformation of America (Un fardeau léger : le mouvement des droits civiques et la transformation de l'Amérique) sera publié en novembre 1996 aux États-Unis par Harper-Collins.Dans le présent article, M. Young examine ses rapports personnels avec les Jeux olympiques, et l'esprit et les valeurs au coeur de la célébration du centenaire des Jeux.
Je me suis toujours passionné pour les Jeux olympiques, depuis le jour où mon père m'a emmené dans un cinéma ségrégué de la Nouvelle-Orléans (Louisiane) pour voir les actualités relatant la victoire de Jesse Owens en 1936. Mon père s'est servi des Jeux pour m'expliquer deux choses - d'abord, ce qu'impliquaient les déclarations d'Hitler sur la suprématie d'une race et, ensuite, comment Owens avait simplement et athlétiquement apporté un démenti catégorique à ces déclarations. Cette expérience, à l'âge de quatre ans, m'a aidé à croire que je pouvais faire tout ce à quoi je m'entraînais ou je travaillais, et que la couleur de la peau et le lieu de naissance ne constituaient pas nécessairement des obstacles à la réussite.
Pendant mes années à l'université et même après, j'ai fait tout ce que je pouvais pour être sélectionné comme sprinter pour les Jeux. M'abstenant de boire et de fumer, j'ai essayé de rester en forme. J'ai gardé ces valeurs olympiques personnelles dans ma vie politique et professionnelle. Pour moi, elles veulent dire que personne ne perd qui se lance à la poursuite du rêve olympique.
À Atlanta, lorsque nous avons commencé à poursuivre ce rêve en tant que ville, nous avons pensé que même si nous n'étions pas sélectionnés, c'était une chose merveilleuse que de commencer, en 1988, à rêver de 1996. D'avoir été choisis nous donne l'occasion de montrer les valeurs et les idéaux de gens vivant dans la paix et la prospérité en dépit de leurs nombreuses différences culturelles.
Les Jeux olympiques ont toujours constitué une bonne manière de saisir la diversité humaine. La venue des Jeux à Atlanta à la fin de ce siècle pour célébrer le centenaire des Olympiades est une occasion unique. Jamais autant de pays - cent quatre-vingt-dix-sept en tout - n'avaient accepté de se retrouver ensemble. Et, grâce aux progrès techniques, entre les deux tiers et les trois cinquièmes de la population du globe verront une partie ou une autre des Jeux par l'intermédiaire des médias - et tous ensemble ils partageront la même expérience valorisante en voyant les différences et les similarités de leurs cultures se manifester dans les compétitions sportives.
La sélection d'Atlanta comme site des Jeux s'explique en grande partie par le fait que les instances olympiques ont reconnu que nous avions compris ce qui était en jeu. Pendant le processus de sélection, à chaque fois que des représentants du Comité international olympique sont venus à Atlanta, ils ont pu y retrouver des personnes de même origine qu'eux, vivant dans la prospérité. Lorsque les représentants latino-américains du CIO nous ont rendu visite, ils ont vu une personne d'origine hispano-américaine à la tête de Coca-Cola. Je travaillais pour la plus grande société d'ingénierie de la ville : son président-directeur général était né en Inde. Arrivé aux États-Unis à l'âge de 17 ans, il avait obtenu un diplôme d'ingénierie et grimpé tous les échelons de la hiérarchie pour arriver au sommet. La plupart des membres du gouvernement municipal sont d'origine africaine. Notre ville héberge des banques, des entreprises industrielles et des sociétés de télécommunications asiatiques. Ainsi, chaque visiteur pouvait être fier de quelque chose ou de quelqu'un à Atlanta.
Les instances olympiques ont aussi pu voir les preuves d'un engagement mutuellement constructif au niveau mondial. Pendant les huit ans où j'ai été maire, plus de mille sociétés multinationales sont venues s'installer en Géorgie. Quelque trois cents entreprises japonaises ont créé soixante-dix mille emplois. Cela aussi a contribué à renforcer notre candidature auprès du CIO.
Les représentants chargés de la sélection du site ont aussi vu quelque chose d'autre - un esprit de volontariat et de bénévolat. Par exemple, ils étaient hébergés à l'hôtel, mais nous les invitions chez nous pour les réceptions, parce que nous n'avions pas d'argent ! Mais cela a tourné finalement à notre avantage : la plupart étaient déjà venus aux États-Unis, mais ils n'avaient jamais été invités chez des Américains, à un barbecue ou à une friture de poisson dans le jardin. Ils l'ont été à Atlanta.
Notre diversité ethnique nous a aussi servi. Le jour de la Saint- Patrick, les Irlandais de la ville ont invité le représentant irlandais du CIO à participer au défilé traditionnel et à faire une partie de golf. Les entreprises hollandaises ont invité le représentant hollandais du CIO. La collectivité polonaise a dit au délégué polonais du CIO : « Nous ouvrons notre maison non seulement à votre équipe, mais aussi aux familles de vos athlètes, pour qu'elles puissent assister aux Jeux ». De là, on en est arrivé à un comité d'accueil parrainé par ATT et impliquant un millier d'églises.
C'était vraiment un rêve fou. Personne ne pensait que nous pouvions être sélectionnés. Et nous avons tout fait sans subvention du gouvernement. Au départ, quelque vingt-cinq familles ont contribué temps et argent à la poursuite de ce rêve. Ce n'est que lorsque nous avons été sélectionnés - après nous être battus contre quatorze autres villes américaines et puis contre le reste du monde - qu'Atlanta, le Comté de Fulton et l'État de Géorgie nous ont accordé des fonds pour nous aider à démarrer. Et ces fonds, le Comité d'Atlanta pour les Jeux olympiques a pleinement l'intention de les rembourser.
Mais alors même que nous mobilisions la plupart de nos fonds dans le secteur privé, nous voulions que tout le monde participe au processus de planification et de décision ; nous voulions qu'il y ait une symbiose complète entre tous les groupes, jusqu'aux plus petits. La composition de notre conseil d'administration est aussi diverse que possible - c'est probablement le premier conseil d'administration de l'histoire des Jeux à regrouper des millionnaires, des directeurs de grandes sociétés et des mères de famille vivant de leurs allocations sociales.
Nous veillons aussi à ce que tous participent à l'expérience olympique et bénéficient de la croissance et du développement économiques en découlant. Quarante pour cent de nos contrats et de nos travaux sont allés à des entreprises appartenant à des noirs et à des femmes.
Ces Jeux olympiques seront aussi les Jeux du sud des États-Unis, et pas seulement d'Atlanta. Outre les épreuves de voile et de softball que nous avons programmées à Savannah et à Colombus respectivement, les épreuves de kayak auront lieu dans le Tennessee et celles de football à Birmingham (Alabama), à Miami (Floride) et même à Washington.
Les médias du monde entier, mais aussi de la région, sont braqués sur nous alors que nous poursuivons nos préparatifs. Il est intéressant de noter que lorsque le journal local a choisi ses journalistes pour couvrir les Jeux, il en a sélectionné un qui n'aimait pas particulièrement les Jeux olympiques, ni même les sports. Il nous a révélé que c'était d'ailleurs la raison pour laquelle il avait été choisi. Dans une société comme la nôtre, qui respecte la liberté de la presse, les médias doivent se montrer analytiques et critiques. Sachant que le journaliste n'allait pas systématiquement être de notre côté, nous avons dû constamment faire notre autocritique. C'est une autre leçon que nous avons apprise. Nous devons toujours être vigilants et tout ce que nous avons fait et allons faire a été fait et sera fait dans la plus grande transparence, sous les yeux du public et des médias.
À mon avis, Atlanta représente le meilleur de notre pays. Nous avons traversé le mouvement des droits civiques des années soixante sans violence. Après la Deuxième Guerre mondiale, il nous aurait été facile de nous tourner les uns contre les autres. Nous aurions pu devenir un autre Beyrouth, une autre Bosnie. C'est en grande partie nos convictions religieuses - confortées par des personnes comme Martin Luther King et d'autres - qui nous ont encouragés à résoudre nos problèmes sans détruire les individus ou les choses. La solution non violente des problèmes est donc aussi une partie du patrimoine d'Atlanta que nous espérons partager avec le reste du monde. Nous avons les mêmes problèmes, divisions et insécurités que le reste du monde, mais nous avons pris l'habitude de les résoudre autour d'une table, par la négociation.
Nous avons des banques noires presque centenaires, nous avons des banques et des compagnies d'assurances noires qui remontent presque au début de ce siècle. Nous avons bâti cette ville, où les Noirs sont aujourd'hui majoritaires à presque soixante-cinq pour cent, dans une optique noire - autour des pôles de la croyance religieuse, de l'éducation, de l'ouverture politique et de la libre entreprise.
Dans les années soixante, Atlanta a adopté la devise « une ville trop occupée pour haïr ». Durant le processus de sélection, nous avons mené des membres du CIO dans un jardin d'enfants où les élèves avaient construit un village olympique en blocs Lego. Lorsqu'un des visiteurs a demandé à ces bambins de quatre ans « Est-ce que vous voulez que les Jeux olympiques viennent à Atlanta? », ils ont sauté en criant «oui». Il leur a alors demandé « Pourquoi les Jeux méritent-ils de venir ici? » et un des enfants a répondu « parce que nous sommes une ville trop occupée pour haïr ».
Photo : reproduite avec l'aimable autorisation de M. Andrew Young.
La
société américaine
Revues électroniques de l'USIA
Volume 1, numéro
5, juin 1996