LES JEUX OLYMPIQUES :
    LE MOUVEMENT, LES JEUX, LE CENTENAIRE

    Image Entretien avec Leroy Walker

    M. Leroy Walker, qui a grandi à Harlem, le quartier afro-américain de New-York, est président du Comité olympique des États-Unis (USOC). Titulaire d'une licence du collège universitaire Benedict de Caroline du Sud, il s'est distingué dans trois sports et a été classé dans la catégorie des champions universitaires de football américain. Il a obtenu une maîtrise en sciences de la santé et en éducation physique à l'université Columbia, puis un doctorat à l'université de New-York.

    Ces quarante dernières années, M. Walker s'est consacré aux sports et à la promotion de l'esprit sportif, d'abord en qualité d'enseignant et d'entraîneur, puis de doyen de l'université centrale de Caroline du Nord. Il a ensuite été entraîneur d'athlètes universitaires, de champions nationaux et de médaillés olympiques. Ses fonctions d'entraîneur et de conseiller l'ont orienté vers le mouvement olympique des États-Unis, auquel il a apporté sa contribution à divers titres, notamment d'entraîneur de l'équipe masculine d'athlétisme aux Jeux olympiques de Montréal en 1976, et successivement de membre du conseil d'administration, de trésorier et de président de l'USOC, son poste actuel. En outre, pendant de nombreuses années, il a entraîné ou conseillé l'équipe nationale d'athlétisme d'un certain nombre de pays en développement.

    Durant son entretien avec M. William Peters, M. Leroy a évoqué les expériences qu'il a vécues et parlé de l'attachement et des contributions des États-Unis à l'esprit olympique.

    Question - La philosophie du baron Pierre de Coubertin, le fondateur des premiers Jeux olympiques de l'ère moderne, en 1896, incarnait les valeurs de son temps. Aujourd'hui, alors que les Jeux de 1996 se profilent à l'horizon, nous sommes à l'aube du vingt et unième siècle. Le mouvement olympique est-il toujours d'actualité et quelle est la place des États-Unis dans tout cela ?

    M. Walker - Le mouvement olympique est sans aucun doute d'actualité dans le monde entier. Pensez-donc, il y a près de deux cents pays qui vont participer aux Jeux. Il y a cent ans, ils n'étaient que treize à y prendre part, ce qui correspondait à peu près à trois cents athlètes, alors qu'on en comptera dix mille à Atlanta. La leçon que l'on doit en tirer avant tout, c'est qu'en dépit des différences culturelles et linguistiques, il n'y a aucune raison de considérer la discorde générale comme inévitable.

    Il est cependant important d'établir une distinction entre le mouvement olympique et les Jeux olympiques. Lorsque Pierre de Coubertin a eu l'idée des Jeux, dans la foulée de la guerre franco-prussienne et pendant l'affaire Dreyfus, alors que la France lui paraissait terriblement meurtrie et plongée dans la décadence, il cherchait le moyen de pousser les peuples, et en particulier ses compatriotes, à fraterniser. L'important, il en était convaincu, n'était pas de gagner ; c'était de participer. C'était l'essence même des sports, tels qu'il les concevait. Le général Douglas MacArthur tint des propos analogues bien des années plus tard : c'est dans le terrain des rivalités amicales qu'il faut semer les graines qui, plus tard, en d'autre lieux, porteront les fruits de la victoire, disait-il.

    Malheureusement, la commercialisation commence à toucher les Jeux. La couronne de lauriers et l'honneur d'allumer la flamme olympique comptent moins maintenant que les médailles d'or et les milliers de dollars que peuvent gagner les athlètes en faisant de la publicité. Même si on ne retourne pas au temps de la couronne de laurier, ce n'est pas une raison pour se laisser dominer par l'appétit du gain. Entre ces deux extrêmes, nous devons essayer de retrouver certaines des valeurs premières du mouvement olympique.

    Question - Pouvez-vous approfondir encore la question de la différence entre le mouvement et les Jeux olympiques ?

    Réponse - D'un côté, il y a la fièvre des Jeux - vingt-six disciplines dans vingt-huit sites, une manifestation sportive qui se chiffre à des milliards et des milliards de dollars. De l'autre, il y a les cinq caractéristiques fondamentales du mouvement : l'idéal, la concentration, la persistance, la discipline et la détermination. Ces valeurs s'expriment non seulement pendant les « seize jours de gloire », mais aussi pendant les olympiades, de sorte qu'elles façonnent le style de vie des jeunes athlètes. Le mouvement olympique englobe des stages d'entraînement et de perfectionnement, la création d'emplois et des programmes en faveur des moins expérimentés. Ce sont des valeurs dont il faut encourager le développement à long terme, en tirant parti des multiples occasions d'enseigner qui se présentent dans les gymnases aussi souvent, si ce n'est plus, que dans les salles de classe. Il faut faire comprendre aux jeunes que le succès est un voyage, et non pas une destination. Je ne pense pas qu'on ait perdu cela de vue, mais le public n'en entend pas beaucoup parler. La vérité, c'est que les Jeux olympiques révèlent ce qui a été appris dans le cadre du mouvement olympique. Ce n'est pas quelque chose qu'on apprend pendant les Jeux : à ce moment-là, on se contente de montrer ce qu'on sait.

    Question - Pouvez-vous citer quelques valeurs particulièrement américaines auxquelles seront exposés les athlètes étrangers qui participeront aux Jeux d'Atlanta ?

    Réponse - On parle beaucoup des autres en opposition à nous. À la vérité, je crois qu'ils vont se reconnaître un peu en nous. Ils vont cesser de voir les différences entre nous et remarquer ce que nous avons en commun. Ils vont s'apercevoir que nos valeurs ressemblent à certains égards aux leurs. Notre civilisation se distingue peut-être par une plus grande diversité que celle d'autres pays. Certes, il existe de grandes différences régionales dans notre pays, mais nous sommes tous unis par un sentiment de fierté à l'égard de notre nation. Nous voulons tous faire des prouesses aux Jeux, mais ce n'est pas là le but essentiel. Nos athlètes se sont tous astreints à la concentration et à la discipline, mais les autres athlètes aussi. Il peut arriver un jour qu'un athlète réussisse mieux qu'un autre dans une discipline donnée, mais cela ne veut pas dire qu'il soit moralement supérieur aux autres. Je crois que les athlètes des autres pays vont s'apercevoir que les Américains sont des gens plus compatissants qu'on ne le croit généralement. Ce sont justement les compétitions internationales qui permettent de découvrir cette qualité.

    Question - Une différence entre le mouvement olympique des États-Unis et celui des autres pays, c'est que le gouvernement fédéral ne finance pas les équipes nationales. Est-ce qu'on le sait à l'étranger ?

    Réponse - On me pose tout le temps cette question. Aux États-Unis, nous associons l'aide publique au financement privé. Je me souviens d'être allé un jour à Stuttgart, en Allemagne, pour une compétition sportive. La ville venait de construire un immense complexe sportif. Nos athlètes nous ont demandé pourquoi nous n'avions pas la même chose aux États-Unis. Je leur ai demandé s'ils étaient allés à l'université du Michigan ? à celle d'Ohio State ? à celle de Duke ? Nous avons dans tout le pays des installations qui appartiennent aux programmes sportifs des universités. Je viens de créer au sein de l'Association sportive universitaire nationale (NCAA) un groupe de travail qui est chargé de réfléchir à la question de savoir comment nos athlètes olympiques pourraient s'entraîner dans les gymnases universitaires. Ainsi, cela nous évitera de construire des centres d'entraînement spécialement réservés aux athlètes olympiques.

    Question - Ces complexes universitaires sont-ils publics ou privés ?

    Réponse - On en trouve des deux sortes. Ceux qui sont rattachés à des universités relevant de l'État, ce qui est le cas, par exemple, de l'université du Michigan, sont publics, alors que ceux qui sont situés sur le campus d'universités privées, comme l'université Duke, sont privés. Mais tous ces établissements adhèrent à la NCAA, et j'espère que nous pourrons nous arranger pour atteindre nos objectifs mutuels.

    Question - Et si on suivait l'exemple du Canada, qui possède un office national des sports ?

    Réponse - La plupart des pays sont effectivement dotés d'un office national ou d'un ministère des sports. Pour ma part, je ne veux pas d'un ministère des sports à Washington imposant ses règles à toutes les associations sportives. À l'heure actuelle, l'USOC est chargée par le Congrès de traiter avec toutes les fédérations sportives pour constituer nos équipes olympiques et toutes celles qui participent aux compétitions internationales. C'est à nous qu'il incombe d'établir le règlement. Par exemple, nous venons d'adopter un code de conduite d'une très grande rigueur à l'intention de nos athlètes olympiques. Nous sommes tenus d'agir conformément aux lois du pays, y compris à celles qui garantissent le droit à une procédure régulière, afin que nos athlètes aient l'assurance d'être traités équitablement. Mais c'est à notre association, qui regroupe des représentants des milieux sportifs et des athlètes, de définir la conduite qu'elle attend de ses équipes. Si un athlète n'est pas disposé à respecter nos consignes, nous avons absolument le droit de lui interdire de faire partie de l'équipe, parce que la participation à une équipe olympique est un privilège, et non pas un droit.

    Question - Quel est le rôle du gouvernement des États-Unis dans tout cela ?

    Réponse - La flamme olympique a accompli près de la moitié de son parcours. Elle va encore parcourir environ vingt-quatre mille kilomètres, portée à bout de bras par dix mille coureurs qui traverseront quarante-deux États, et le monde entier va parler des États-Unis, de notre pays et de nos athlètes. Vous comprenez bien que, dans ces circonstances, il n'y a pas de mal à ce que le gouvernement nous aide un petit peu. Et il le fait. La participation du ministère des transports à l'organisation des Jeux d'Atlanta se calcule en millions de dollars. Il en est de même pour celle du Bureau fédéral d'enquête (FBI) et d'autres organismes responsables de la sécurité. L'État de Géorgie nous aide aussi beaucoup. Les pouvoirs publics comprennent bien que les Jeux offrent une occasion formidable de promouvoir des valeurs qui leur sont chères, et il est juste, dès lors, qu'ils donnent un petit coup de pouce. Mais il ne faut pas oublier la participation considérable des milieux d'affaires, qui se répartissent en partenaires et en sponsors ; les premiers ont apporté un concours financier de quarante millions de dollars, les seconds de vingt millions de dollars. Une bonne partie de notre financement provient des droits que devront payer les organes de radiodiffusion et de télévision. On voit donc bien que les Jeux représentent un partenariat entre les secteurs public et privé.

    Question - Les Jeux olympiques sont véritablement un phénomène mondial, qui a pris forme durant ce siècle. À votre avis, quelle a été la plus grande contribution des États-Unis à la résurrection de ce mouvement mondial ?

    Réponse - Il ne fait aucun doute que nos programmes d'échanges ont exercé une influence considérable. Par exemple, j'ai été l'entraîneur d'équipes d'athlétisme d'Israël, d'Ethiopie, du Kénya, de la Jamaïque et de la Trinité-et-Tobago. Nous avons donné à l'équipe nationale de ces pays les moyens d'être autonome, de pouvoir se passer de nos services. On trouve un peu partout dans le monde des athlètes que nous avons entraînés dans diverses disciplines, par exemple le football, le basket-ball, et même le handball. On pourrait nous reprocher, parce que nous entraînons des athlètes étrangers, de les aider à battre les nôtres. Mais j'ai pu constater que si certains pays dominent certaines compétitions, par exemple la course d'endurance, c'est en raison de leur conception morale de l'effort à fournir et de leur style de vie. Mais je dois dire que nous avons contribué, à de nombreux égards, à relever le niveau des sports et des compétitions dans le monde entier.

    Question - L'un des aspects intéressants des Jeux olympiques de cette année, c'est que les équipes étrangères s'entraînent dans un certain nombre d'endroits répartis dans tout le sud-est des États-Unis, et pas seulement dans la région d'Atlanta.

    Réponse - J'ai commencé à étudier cette possibilité il y a cinq ans, lorsque nous avons commencé à planifier les Jeux d'Atlanta. Nous avons fait une enquête sur les installations disponibles dans diverses municipalités allant de la Floride à la Virginie, parce que nous tenions à faire participer plusieurs collectivités. Pour vous donner un exemple, une douzaine d'équipes nationales, dont celle de l'Allemagne, de l'Australie, du Brésil, du Guatémala, de la Jamaïque, de la Nouvelle-Zélande, de la Norvège et de la République dominicaine, s'entraînent en ce moment en Caroline du Nord. Nous avons demandé à ces équipes de faire venir avec elles deux jeunes gens qui auraient rôle d'ambassadeurs. Ils ne font pas officiellement partie de l'équipe nationale, mais ils sont là pour des raisons éducatives : pour apprendre à nous connaître, pour découvrir ce que nous avons en commun, pour que de la confrontation de nos deux civilisations naisse une meilleure compréhension entre nous. Les villes de Sydney et de Salt Lake City, qui accueilleront respectivement les Jeux olympiques d'été en l'an 2000 et les Jeux d'hiver de 2002, ont déjà fait savoir qu'elles trouvaient cette idée intéressante.

    Par ailleurs, les églises d'Atlanta ont demandé à leurs paroissiens d'inviter dans leurs foyers les familles des athlètes étrangers. Il y aura sans doute des milliers de parents et d'enfants qui auront besoin de séjourner à Atlanta pendant trois semaines. L'expérience va être formidable et elle va les marquer pour toujours.

    Question - Vous qui êtes un Afro-Américain à la tête de ce prestigieux comité sportif, pouvez-vous nous parler du rôle des sports dans le rassemblement des races ?

    Réponse - Je crois que l'influence des sports est encore plus grande que celle des églises. Je me souviens qu'Adolph Rupp, un ancien entraîneur de l'université du Kentucky, disait dans les années soixante que les basketteurs afro-américains n'étaient pas, selon lui, assez bons,ni assez intelligents, pour pouvoir espérer un jour faire partie de l'équipe de l'université. Et voilà qu'un beau jour les sept joueurs noirs de l'université de Texas-El Paso ont battu son équipe et fini par remporter le championnat national de basket au niveau universitaire. Les sports apportent beaucoup aux hommes et aux femmes qui fréquentent l'université.

    Question - Abordons maintenant votre ascension personnelle à la présidence de l'USOC. Vous êtes le premier Afro-Américain à occuper ce poste.

    Réponse - J'ai été président de tous les autres comités importants à un moment ou un autre durant ces vingt dernières années. Mais j'ai obtenu ces postes sur la base du mérite. J'ai toujours cru que si je recherchais inlassablement l'excellence, je rencontrerais sur mon chemin des gens à l'esprit ouvert qui m'aideraient à aller de l'avant. Je veux que tous mes compatriotes afro-américains ne l'oublient jamais. J'ai encore à l'esprit ce que me disait ma mère il y a des années : « Ne te tracasse jamais au sujet de la prochaine tâche qui t'attend. Remplis de ton mieux celle que tu as devant toi, et tu verras que l'avenir te sourira. » C'est pour cela que je n'ai jamais pensé à devenir président de l'USOC, pas même quand j'en étais le trésorier. Mon devoir était d'être le meilleur trésorier que l'USOC ait jamais connu.

    Question - Qu'est-ce qui a le plus influencé votre carrière ?

    Réponse - Il y en a eu un grand nombre. Ma mère a été un entraîneur formidable pour moi après la mort de mon père, quand j'avais neuf ans. Comme j'habitais Harlem, je croyais que je ne sortirais jamais de New-York. Et pourtant, grâce au sport, je suis allé dans presque toutes les grandes villes du monde entier. J'ai remporté des médailles. Des athlètes dont j'ai été l'entraîneur en ont gagné aussi. Mais je me souviens en particulier d'une conversation que j'ai eue avec un journaliste sportif lors de retrouvailles avec certains des athlètes que j'ai entraînés du temps où ils allaient à l'université. Il m'a posé exactement la même question, et j'ai cité les quelque cent vingt champions nationaux et universitaires ainsi que les dix ou quinze médaillés olympiques que j'ai entraînés. Et puis je lui ai dit que je reviendrais à sa question un peu plus tard. J'ai fait le tour de la pièce pour demander aux gens ce qu'ils faisaient maintenant dans la vie. L'un m'a dit qu'il était banquier, un autre qu'il était directeur d'école. J'ai interrogé comme ça les athlètes, les uns après les autres. Le journaliste sportif écoutait tout cela, mais il était perplexe. « Et la réponse à ma question, alors ? », m'a-t-il demandé. Je lui ai répondu : « Vous ne comprenez pas ; vous venez d'entendre la réponse. »

    Photo : Comité olympique des États-Unis.

    La société américaine
    Revues électroniques de l'USIA
    Volume 1, numéro 5, juin 1996