Michael Bandler
Il faut avoir de bons yeux et le sens de l'observation pour suivre sur une carte de la Géorgie le dédale de routes de campagne, en pleine région forestière et agricole, qui mènent à la petite ville de Mount-Vernon, à un peu moins de trois cents kilomètres au sud-est d'Atlanta.
Mount-Vernon est le microcosme de l'Amérique rurale. La vie de la plupart de ses mille neuf cents habitants s'organise autour de l'agriculture et du débitage du bois, des diverses associations à vocation sociale ou communautaire qui tiennent une place encore plus importante dans les petites villes des États-Unis que dans les grands centres urbains, et d'un établissement d'enseignement supérieur dont la réputation n'est plus à faire, le collège universitaire Brewton-Parker. Cette école mixte baptiste, dont le nombre d'étudiants est presque égal au chiffre de population de la ville, a été fondée il y a une centaine d'années, environ un siècle après l'établissement de Mount-Vernon.
Mais l'arrivée des Jeux olympiques à Atlanta et la décision qu'a prise le comité d'organisation de répartir les centres d'entraînement dans un grand nombre de villes et de bourgades ont fait sortir Mount-Vernon de l'obscurité, puisqu'elle est l'un des sites d'accueil qui ont été retenus. Pour l'occasion, elle a été jumelée à la ville de Vidalia (célèbre pour ses oignons), située à une quinzaine de kilomètres à l'est, dans le bassin de la rivière Altahama.
Il y a deux ans, pendant l'été, le contingent des haltérophiles de l'équipe nationale de la Grèce était venu s'entraîner à Brewton-Parker. Les athlètes sont revenus en juin 1995, et on les attend de nouveau pour le dernier stage d'entraînement qui précédera immédiatement les épreuves olympiques, d'une durée de seize jours. Cette petite ville, située en plein dans « la zone moucheron » - région du pays ainsi nommée parce que les mouvements de la main visant à écarter ces insectes agaçants sont parfois pris pour des gestes amicaux - a une autre raison d'être en émoi : elle attend l'arrivée imminente des cent quinze athlètes qui constituent l'équipe nationale de l'Ouzbékistan.
En quoi l'établissement de tels liens avec des hommes et des femmes venus de si loin affecte-t-il la vie quotidienne à Mount- Vernon et à Vidalia ? Comment ces athlètes sont-ils reçus ? Quelles leçons peut-on tirer de cette expérience ?
Ecoutons ce qu'en disent les gens directement concernés, c'est-à-dire les habitants de la région. Mettons-nous à l'écoute du village olympique de Mount-Vernon-Vidalia, qui est parfaitement représentatif, par ses attentes et ses réactions, de tous ceux qui accueillent des athlètes dans les centres d'entraînement disséminés en Géorgie et dans tout le sud-est des États-Unis.
Linda Kea, professeure d'histoire-géographie des classes de troisième à la première au lycée du comté de Montgomery :
Nous sommes des gens très unis, ici, en Géorgie rurale. Nous avons parfois tendance à nous méfier des inconnus, et c'est vrai en particulier pour ceux d'entre nous qui n'ont pas beaucoup voyagé. Ce que j'essaie de faire comprendre à mes élèves, quand on parle de la Grèce ou de l'Ouzbékistan, c'est que nous ne pouvons plus vivre en vase clos. De nos jours, plus personne n'est coupé du reste du monde. La paix ne pourra régner sur toute la planète que si les peuples se comprennent. On ne peut pas comprendre les étrangers si on ne sait rien sur leur civilisation. C'est à mon avis pour cela que les Jeux olympiques sont tellement importants ; c'est peut-être l'un des événements les plus importants qui puissent avoir lieu en Géorgie, parce que ces Jeux donnent aux enfants et aux adultes, en particulier à ceux qui sont nés ici et qui ont toujours vécu dans ce milieu rural, l'occasion de rencontrer et d'accepter des gens qui ne sont pas comme eux.
Don Harbuck, cadre supérieur de la compagnie d'électricité « Georgia Power » et ancien président de la Chambre de commerce locale:
Notre entreprise soutient à fond les Jeux olympiques. Nous parrainons non seulement les Jeux olympiques classiques, mais aussi les Jeux paralympiques, réservés aux handicapés, qui ont lieu après. J'ai fait du bénévolat pour les Jeux paralympiques. C'est vrai que cela représente beaucoup de travail, mais je suis convaincu que nos efforts seront récompensés au centuple. Le fait que nous recevons ici des athlètes étrangers de renom qui sont nos invités nous fait prendre davantage conscience de l'importance de l'action entreprise. Les athlètes grecs se sont rendus dans divers clubs pour rencontrer la population et accepter ses hommages. C'est une expérience très directe, et précisément parce que le contact est très personnel, tous ceux parmi nous qui auront la chance de faire la connaissance de nos visiteurs s'en trouveront enrichis. C'est un peu comme si on ouvrait une fenêtre en grand sur l'immensité du monde, ce qui est très rare. Et c'est une expérience qui aura des suites : les athlètes qui viennent auront envie de revenir un jour avec leurs enfants.
Larry Atkins, cadre supérieur de la Banque du comté de Montgomery :
Hier soir, je suis allé assister à la fête de fin d'année qu'organisait l'école maternelle que fréquente ma fille. Les Jeux olympiques en étaient le thème principal, avec drapeaux et banderoles à l'appui. Cela a vraiment inspiré les petits enfants. Il y a eu des échanges culturels considérables entre les athlètes grecs et la population locale. Ils sont venus à la banque. On a organisé en leur honneur un barbecue dans une cabane au fond des bois, et le dîner a été suivi d'un quadrille. Nous avons vraiment sympathisé avec les Grecs, comme s'ils faisaient partie de notre équipe. On pourrait comprendre que l'arrivée d'étrangers inquiète les gens qui ont grandi dans le sud rural. En réalité, cette expérience nous a montré que nous sommes tous semblables au plus profond de nous-mêmes, indépendamment de notre apparence ou de l'endroit d'où nous venons.
Karen Poole, institutrice d'une classe de septième à l'école primaire du comté de Montgomery :
Au début de chaque année scolaire depuis que la ville d'Atlanta a été sélectionnée pour accueillir les Jeux olympiques, nous choisissons quatre pays sur lesquels nous faisons des recherches. Cette année, nous étudions le Japon, la Grèce, le Nigéria et le Vénézuéla. Nous aborderons la Grèce la semaine prochaine. Les élèves se renseignent sur la population, la géographie et certains aspects de la civilisation de ce pays en consultant des encyclopédies et l'ordinateur, et ils font ensuite des exposés pour présenter le fruit de leurs recherches. Nous avons également organisé des olympiades qui mettaient en scène les quatre pays dans plusieurs disciplines (football, hockey, basket et lutte à la corde). Les enfants se familiarisent avec l'art d'un pays donné, les habitudes alimentaires des habitants et le style de leurs habitations. J'espère que tout cela les aidera à comprendre que, même si nous ne vivons pas de la même façon, nous pouvons tous agir ensemble si nous nous comprenons, si nous nous entendons et si nous apprenons quelque chose les uns des autres.
Ray Meadows, professeur d'éducation physique de l'école primaire du comté de Montgomery :
Les Jeux olympiques ont des répercussions dans notre ville. On a essayé d'égayer le décor en mettant des banderoles et des drapeaux. Il va de soi que les enfants veulent savoir où se trouve l'Ouzbékistan et pourquoi les athlètes de ce pays viennent précisément dans notre ville. Le Comité d'Atlanta pour les Jeux olympiques nous a fourni une foule de matériel pédagogique si bien que nous réussissons à lier toutes les matières, d'une façon ou d'une autre, à divers aspects des Jeux. On peut par exemple aborder l'étude des langues, des mathématiques ou de l'histoire, tout en parlant des Jeux olympiques.
Glenda Anderson, directrice du foyer Paul Anderson pour les jeunes (centre chrétien de réinsertion sociale), récemment élue « héroïne de la ville ». À ce titre, elle aura l'honneur de porter le flambeau olympique quand il passera par la ville avant de rejoindre Atlanta :
Le Festival de l'oignon qui a lieu tous les ans à Vidalia a de temps à autre rapproché nos deux villes. Mais rien n'a jamais autant uni nos dirigeants que les Jeux olympiques, parce que les gens sont amenés à oeuvrer de concert en vue d'améliorer toute la région. Au foyer dont je suis responsable, je m'occupe de jeunes gens âgés de 16 à 21 ans qui seraient normalement en prison. Le fait que mon époux, aujourd'hui décédé, a été lui-même un athlète de renom aux Jeux olympiques a toujours attiré l'attention.¹ Mais les haltérophiles grecs qui sont venus ici ont un charisme tel qu'ils ont vraiment marqué les jeunes résidant dans notre foyer. Le message qui est passé, c'est qu'on peut réussir à force de discipline et au prix d'un effort soutenu. Les Jeux olympiques montrent ce à quoi on peut arriver si on fait preuve de discipline et comment on peut triompher de l'adversité.
1. Paul Anderson a remporté une
médaille d'or en haltérophilie aux Jeux
olympiques
de 1956, à Melbourne (Australie).
La
société américaine
Revues électroniques de l'USIA
Volume 1, numéro
5, juin 1996