Selon le professeur Zbigniew Brzezinski, si la politique étrangère ne joue pas un rôle majeur dans la campagne présidentielle actuelle aux États-Unis, les problèmes du Proche-Orient et la question de l'élargissement de l'OTAN « pourraient influencer, mais certainement pas déterminer, les résultats de l'élection ». Selon lui, les différences entre les Démocrates et les Républicains en matière de politique étrangère sont marginales, les Démocrates ayant simplement plus tendance à mettre l'accent sur la coopération internationale, le commerce et l'écologie. M. Brzezinski a été conseiller en matière de sécurité nationale auprès du président Carter, et a fait partie du corps enseignant des universités Harvard et Columbia. Il est aujourd'hui conseiller au Centre d'études stratégiques et internationales et professeur de politique étrangère étasunienne à l'École des hautes études internationales de l'université Johns Hopkins à Washington. Il a été interviewé par notre rédactrice Wendy Ross.
Question - À votre avis, quel rôle la politique étrangère joue-t-elle dans la campagne présidentielle en cours ?
M. Brzezinski - Je ne crois pas qu'elle tienne une place importante dans la campagne présidentielle. Celle-ci se focalise avant tout sur des thèmes d'intérêt national. En outre, aujourd'hui, si l'on fait exception du problème irakien, aucune crise majeure ne retient l'attention du public ni ne suscite un intérêt réel à l'égard de la politique étrangère.
Question - Y a-t-il des questions de politique étrangère qui pourraient influencer le résultat des élections ?
M. Brzezinski - Certaines questions pourraient sans doute influencer le résultat des élections, mais en aucun cas le déterminer. Je pense notamment à deux d'entre elles. La première est celle du Proche-Orient : les problèmes avec l'Irak, le fait que la guerre du Golfe est encore présente dans la mémoire des Américains et le vif intérêt qu'ils éprouvent à l'égard de l'avenir d'Israël pourraient avoir une influence sur le scrutin dans certaines régions des États-Unis.
La deuxième question est celle de l'élargissement de l'OTAN, et elle intéresse plus particulièrement les Américains originaires d'Europe centrale.
Les déclarations de chacun des candidats sur ces deux thèmes pourraient avoir une certaine influence sur le vote de quelques groupes religieux ou ethniques.
Question - En matière de politique étrangère, voyez-vous des différences fondamentales entre la philosophie des Démocrates et celle des Républicains ?
M. Brzezinski - Les Démocrates, pour parler d'une manière très générale, ont plus tendance à mettre l'accent sur le multilatéralisme, la coopération internationale et l'écologie. On pourrait dire, si l'on voulait être sarcastique, que leur programme est celui des « bons Samaritains ». Les Républicains s'intéressent plus au pouvoir, à l'état de préparation des armées et à l'emploi de la force. En simplifiant, on pourrait appeler leur programme « plan d'action Schwarzenegger ».
Mais je voudrais bien souligner que ce sont là des différences marginales. Aujourd'hui, il n'y a pas de schisme fondamental entre la philosophie des Démocrates et celle des Républicains, en partie parce qu'aucune crise internationale majeure ne vient créer d'importantes lignes de fracture.
Question - Quelles sont les questions de politique étrangère les plus importantes du point de vue des Démocrates ?
M. Brzezinski - À celles que je viens de mentionner, j'ajouterais celle du commerce parce qu'elle est liée au thème de la prospérité, qu'elle affecte les emplois aux États-Unis et conséquemment elle revêt une importance primordiale aux yeux des travailleurs américains. Le commerce est l'un des domaines où le gouvernement Clinton peut se vanter d'avoir obtenu des résultats.
Question - À votre avis, dans quel domaine de la politique étrangère voit-on les plus grandes divergences entre les deux candidats à la présidence ?
M. Brzezinski - Je voudrais d'abord rappeler qu'il n'y a pas de divergences fondamentales entre les deux partis. Les Républicains, par exemple, sont favorables à une réponse plus musclée aux récents défis irakiens. Ils souhaitent également élargir l'OTAN un peu plus rapidement que le candidat démocrate ne le suggère.
Les Démocrates ont été vivement critiqués par les Républicains pour la façon dont ils ont abordé les relations avec la Chine. Ces derniers ont eu tendance à mettre l'accent sur les droits de l'homme. Cependant, sur ce point précis, ils ne sont pas unanimes parce que les milieux des affaires, qui sont en général plutôt favorables au candidat républicain, n'ont pas envie de placer la question des droits de l'homme au premier plan des relations sino-américaines.
Question - Certains Républicains accusent le gouvernement Clinton d'avoir ordonné les récentes attaques aériennes contre l'Irak pour des raisons de politique électorale. Comment répondre à ces accusations ?
M. Brzezinski - Je ne crois pas qu'il s'agisse nécessairement d'une accusation. Durant toute année électorale, il est évident que les principaux responsables, bien que guidés par l'intérêt national, ne peuvent pas ne pas tenir compte des conséquences politiques de leurs décisions en matière de politique étrangère. Donc, en ce qui concerne l'Irak, les Républicains ont en général approuvé les actions du Président, même s'ils réclament une politique plus musclée.
Question - Pensez-vous que la politique a joué un rôle important ces dernières semaines dans les décisions de politique étrangère du Congrès, notamment dans la décision du Sénat d'ajourner le vote sur la Convention d'interdiction des armes chimiques ?
M. Brzezinski - La décision d'ajourner le vote sur la Convention était une décision politique, tout comme les démarches visant à la faire approuver, d'ailleurs. En ce sens, les deux partis faisaient de la politique, chacun pensant qu'une décision négative serait plus préjudiciable à l'autre en termes de politique intérieure. L'ajournement s'explique par le fait que les Républicains ne voulaient pas rejeter ouvertement la Convention. Mais ils tenaient à exprimer leurs doutes quant à son efficacité. Ils craignaient en effet qu'elle ne se résume à un traité énumérant des vux nobles, mais dépourvu des moyens de les mettre en uvre.
Question - Et quel est le point de vue du gouvernement Clinton sur la Convention d'interdiction des armes chimiques ?
M. Brzezinski - Il considère que la Convention est en tous les cas un pas vers un meilleur ordre international. Certes, elle est loin d'être parfaite, mais elle ouvre la perspective d'une plus grande coopération internationale à l'endiguement de la prolifération des armes chimiques.
Ce sont là les divers arguments qui ont été avancés tant par les Démocrates que les Républicains sur ce thème. Mais derrière ces nobles paroles se cachent, des deux côtés, des calculs politiques. Les Démocrates espéraient que les Républicains commettraient l'erreur de sembler, d'une manière ou d'une autre, être en faveur des armes chimiques. Quant aux Républicains, ils espéraient faire passer les Démocrates pour des rêveurs.
Question - Croyez-vous que les deux grands partis pourraient mieux traiter les questions de politique étrangère pendant les campagnes présidentielles ?
M. Brzezinski - La réponse est facile. C'est « oui », évidemment. La vérité est que la politique étrangère n'est pas traitée d'une manière sérieuse dans la campagne électorale actuelle. Cela a malheureusement été souvent la norme durant la plupart des dernières campagnes électorales. Je pense, par exemple, que l'on pourrait, et même que l'on devrait, consacrer l'intégralité d'un débat présidentiel à une discussion de la politique étrangère. On pourrait par exemple envisager des débats de fond entre les collaborateurs des divers candidats afin d'éclairer le public sur la politique étrangère et, peut-être, de contribuer à mieux définir de nouvelles solutions dans ce domaine.
Question - Que pensez-vous du niveau de connaissance des Américains en matière de relations internationales ?
M. Brzezinski - Dans l'ensemble, je dois dire que leurs connaissances et leur niveau d'intérêt sont faibles. Le public américain connaît mal l'histoire, il est d'une ignorance déconcertante en géographie et ne s'intéresse guère aux affaires étrangères. Je crois que cela vient d'un certain isolationnisme et de certaines insuffisances de l'enseignement, mais aussi du manque de concentration des médias américains sur la politique étrangère.
Cela m'a frappé au mois d'août dernier lors d'un déplacement. J'écoutais les informations radiophoniques du matin sur la chaîne CBS. Ce n'était qu'un ramassis d'histoires insignifiantes ne traitant presque exclusivement que des affaires intérieures. Le programme s'intitulait pourtant « Nouvelles du monde », mais on n'y trouvait absolument aucune information de portée internationale. C'était la même chose le soir. Là où j'étais, je ne pouvais recevoir que le journal télévisé de la CBS, qui prétendait aussi donner les nouvelles internationales. Mais en fait, on n'y trouvait aucune couverture sérieuse des grands problèmes internationaux.
Les journaux américains, même les grands quotidiens diffusés dans tout le pays, relèguent de plus en plus les informations internationales en dernière page. Le fait est que l'Amérique s'intéresse beaucoup plus à elle-même. Et les institutions et organismes qui pourraient, et à mon avis devraient, élargir quelque peu les perspectives du public, manquent complètement à leur mission.
Question - Quel a été le rôle de la politique étrangère dans les campagnes présidentielles de 1976 et 1980 ? Pensez-vous que la crise des otages avec l'Iran soit en partie responsable de l'échec électoral de Jimmy Carter en 1980 ?
M. Brzezinski - En 1976, je crois que la politique étrangère a joué un rôle à deux niveaux. D'abord, la politique de détente de Richard Nixon et Gerald Ford a été critiquée par les Démocrates comme n'étant pas assez axée sur les droits de l'homme. Ensuite, lors du débat présidentiel, le président Ford a fait une déclaration sur l'Europe de l'Est qui a semblé indiquer qu'à son avis, la Pologne, pays satellite de l'URSS, était un État complètement indépendant. Les Démocrates ont évidemment saisi l'occasion et ont exploité cela d'une manière politiquement très efficace.
En 1980, la crise des otages avec l'Iran a certainement contribué à la défaite du gouvernement démocrate. Celui-ci semblait incompétent, indécis, faible et incapable de mettre fin à la longue humiliation du pays. Les Républicains n'ont pas manqué d'exploiter cela et ont ainsi marqué des points.