LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET LES ÉLECTIONS AUX ÉTATS-UNIS :
    PÉRENNITÉ DU CONSENSUS ENTRE LES DEUX PARTIS


    Robert Schulzinger

    « L'esprit de solidarité entre les deux partis en politique extérieure est profondément ancré dans la culture politique américaine », déclare l'auteur. Remontant jusqu'à l'élection présidentielle de 1952, il montre comment les candidats élus à la présidence « ont suivi les grandes lignes de la politique » de leurs prédécesseurs dans leurs rapports avec les autres nations. Pendant la guerre froide, les présidences démocrates et républicaines « ont prêché une politique visant à contenir l'expansionnisme de l'Union soviétique et à éviter la guerre mondiale et, après 1989, elles ont maintenu les États-Unis étroitement impliqués dans les affaires mondiales », écrit-il. M. Schulzinger est professeur d'histoire à l'université du Colorado à Boulder. Il a été conseiller auprès de la commission des affaires étrangères du Sénat et est actuellement membre de la commission consultative du département d'État sur les publications historiques. Il est notamment l'auteur des ouvrages intitulés American Diplomacy in the Twentieth Century, Present Tense : The United States since 1945, Henry Kissinger : Doctor of Diplomacy, et The Wise Men of Foreign Affairs : The History of the Council on Foreign Relations.

    Six des onze élections présidentielles qui ont eu lieu depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale se sont traduites par un changement de parti politique de l'élu à la Maison-Blanche. À trois reprises, un Républicain a délogé un Démocrate (en 1952, 1968 et 1980), et inversement, par trois fois, un Démocrate a chassé un Républicain (en 1960, 1976 et 1992). Pendant chacune de ces campagnes, le candidat victorieux a promis une politique étrangère très différente de celle de son prédécesseur de l'autre parti. Pourtant, après sa prise de fonction, il a suivi les grandes lignes de la politique de son prédécesseur en matière de relations avec les autres pays. L'esprit de solidarité entre les deux partis en politique extérieure est profondément ancré dans la culture politique américaine.

    Ce processus s'est amorcé pendant la campagne de 1952, lorsque Dwight Eisenhower, le candidat républicain , a promis d'aller au-delà de la politique d'endiguement de l'expansionnisme soviétique pratiquée par le gouvernement Truman et de « reprendre » le terrain gagné par les communistes en Europe orientale et en Asie. Toutefois, peu après avoir pris ses fonctions, Dwight Eisenhower a ordonné un profond réexamen de la politique étrangère des États-Unis qui a permis de conclure que l'objectif de la politique étrangère des États-Unis devrait être d'endiguer lentement et patiemment l'agression soviétique. Pendant son second mandat, Dwight Eisenhower a suivi une voie encore plus modérée, poursuivant la détente avec une nouvelle génération de dirigeants soviétiques.

    Les candidats démocrates à la nomination de leur parti pour l'élection présidentielle de 1960 ont dénoncé ce que Dwight Eisenhower considérait comme des actes prudents visant à relâcher les tensions entre les deux superpuissances, comme mettant dangereusement en péril la défense nationale. L'un d'entre eux, John Kennedy, a fait de la reconstruction de la puissance militaire nationale et d'une rivalité affirmée avec l'Union soviétique la pièce maîtresse de son programme de politique extérieure lors de la campagne qui l'a porté à la présidence. Au cours des vingt et un premiers mois de sa présidence, John Kennedy a affronté plus vigoureusement qu'Eisenhower ne l'avait fait en 1959 et 1960 les États communistes et les mouvements révolutionnaires, surtout dans les pays en développement. Mais après avoir frôlé la guerre lors de la crise des missiles de Cuba, en octobre 1962, John Kennedy a relancé vigoureusement les démarches qu'avait entreprises son prédécesseur pour réduire le danger d'une guerre nucléaire entre les États-Unis et l'Union soviétique.

    Le Républicain Richard Nixon a remporté la présidence en 1968 sur son adversaire démocrate Hubert Humphrey en promettant « la paix dans l'honneur » à propos de la guerre du Viêt-Nam qui divisait tant le pays. Hubert Humphrey a perdu l'élection d'à peine un demi-point de pourcentage parce que, en fin de compte, trop peu d'Américains estimaient qu'il avait pris suffisamment ses distances par rapport à la politique très impopulaire du président Lyndon Johnson au sujet de la guerre du Viêt-Nam. Pourtant, quand Richard Nixon est devenu président, il a adopté la politique de « vietnamisation » définie par Lyndon Johnson et qui consistait à laisser une plus large part des combats aux Sud-Vietnamiens. Richard Nixon et Henry Kissinger, son principal conseiller en politique étrangère et son secrétaire d'État, ont été jugés très favorablement pour avoir avancé la cause de la détente avec l'Union soviétique, pour avoir amorcé le dégel des relations avec la République populaire de Chine et pour avoir engagé Arabes et Israéliens sur la voie de la paix. Cependant, toutes ces initiatives étaient le fruit de plans élaborés sous la présidence de Lyndon Johnson.

    En 1976, la politique extérieure d'Henry Kissinger avait perdu son éclat. Le démocrate Jimmy Carter remporta la présidence cette année-là grâce en partie à ses attaques contre l'indifférence que manifestait Henry Kissinger à l'égard des violations des droits de l'homme à l'étranger. Jimmy Carter l'accusait en outre de faire une fixation sur les relations américano-soviétiques. En 1977 et 1978, le gouvernement Carter a effectivement accordé plus d'attention aux relations entre les pays développés et le tiers monde, mais en 1979 et 1980, les États-Unis se sont concentrés à nouveau sur le regain de tensions dans leurs relations avec l'Union soviétique. L'invasion soviétique de l'Afghanistan, en décembre 1979, a profondément choqué les Américains. Pendant la dernière année de sa présidence, Jimmy Carter a entrepris un renforcement de l'appareil militaire comme le pays n'en avait pas connu depuis vingt ans. Mais cette redécouverte de la menace soviétique n'a pas pu le sauver de la défaite devant le candidat républicain Ronald Reagan, porté au pouvoir en 1981 par le programme le plus résolument antisoviétique depuis 1952. Toutefois, dans la pratique, Ronald Reagan a suivi les grandes lignes de la politique étrangère de son prédécesseur. Le renforcement de la défense qui a marqué le premier mandat de Ronald Reagan a finalement répondu aux objectifs de défense de la fin du mandat de Jimmy Carter. Pendant son second mandat, Ronald Reagan, qui avait naguère raillé la détente comme une promesse de « la paix de la tombe », est devenu le plus ardent défenseur de la réduction des tensions entre les États-Unis et l'Union soviétique.

    Quand quelqu'un demanda à Ronald Reagan, lors de sa visite à Moscou, en 1988, pourquoi il avait abandonné sa virulente rhétorique antisoviétique, il répondit : « Ils ont changé. » Cela était tout à fait vrai. À la fin de 1991, l'Union soviétique s'est désintégrée et a cessé d'exister. La guerre froide, qui avait été le principal sujet de préoccupation de la politique extérieure des États-Unis pendant quarante ans, a pris fin deux ans avant le début de la présidence du républicain George Bush. Pendant l'après-guerre froide, George Bush a été vivement apprécié pour ses talents en matière de politique étrangère, notamment pour avoir réussi à former la coalition multinationale qui a expulsé les troupes irakiennes du Koweït en 1991.

    La politique étrangère a nettement joué un rôle secondaire lors de la campagne présidentielle de 1992. Pourtant, le vainqueur, le Démocrate Bill Clinton, tout en concentrant le gros de ses critiques à l'égard de la politique de Bush sur l'état de l'économie, a également promis de donner à la politique extérieure une orientation différente. Il a reproché à George Bush son indifférence à l'égard des violations des droits de l'homme en Chine, sa réticence à intervenir militairement dans la guerre en Bosnie et son apparente hostilité à l'égard des réfugiés qui fuyaient la répression en Haïti. Toutefois, arrivé au pouvoir, Bill Clinton, comme les précédents présidents, s'est beaucoup moins écarté de la politique étrangère de son prédécesseur que ne le laissaient entrevoir les propos qu'il avait tenus durant sa campagne. Comme George Bush, Bill Clinton a cherché à maintenir des relations politiques et commerciales cordiales avec la République populaire de Chine, malgré ses violations des droits de l'homme. Bill Clinton a très vite renoncé à entrer en guerre en Bosnie. Néanmoins, son gouvernement a réussi à amener les belligérants à signer un accord de paix en 1995. En Haïti également, dans un premier temps, Bill Clinton a suivi la politique de rapatriement des réfugiés qu'il avait reprochée au gouvernement Bush. En 1994, il a toutefois agi plus résolument afin de restaurer l'ordre démocratique en Haïti.

    Au milieu de la campagne présidentielle de 1996, l'adversaire républicain, Bob Dole, a critiqué la politique étrangère de Bill Clinton qu'il a accusée de manquer de cohérence, d'accorder trop de poids aux Nations unies et d'hésiter à utiliser la force militaire en cas de besoin. Toutefois, en qualité de sénateur, Bob Dole a appuyé la décision de Bill Clinton de déployer des soldats américains en Bosnie à la fin de 1995. Quand le gouvernement Clinton a lancé des missiles de croisière contre l'Irak, en représailles pour l'attaque que ce pays avait menée dans ses villes kurdes en septembre 1996, Bob Dole a appuyé cette action militaire.

    Quelle qu'ait pu être la volonté des candidats à l'élection présidentielle depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale de se démarquer de la politique de leur adversaire dans le domaine des affaires étrangères, pendant et après la guerre froide, les gouvernements qui se sont succédé, tant démocrates que républicains, ont poursuivi des politiques étrangères remarquablement similaires. Pendant la guerre froide, ils ont préconisé une politique tendant à endiguer l'Union soviétique et à éviter une nouvelle guerre mondiale, et après 1989, ils ont maintenu les États-Unis profondément engagés dans les affaires mondiales.

    Les électeurs américains devront également élire un nouveau Congrès en 1996. Il se peut que les Républicains conservent leur majorité actuelle tant au Sénat qu'à la Chambre des représentants, ou que les Démocrates reprennent la majorité dans l'une ou l'autre des deux Chambres, ou dans les deux. Mais quel que soit le parti qui aura la majorité, l'expérience de l'après-guerre froide laisse supposer que l'on poursuivra une politique étrangère américaine fondée sur le consensus entre les deux partis. Pendant vingt-deux des cinquante dernières années, un même parti a dominé la présidence et les deux Chambres du Congrès ; pendant vingt-deux ans, un parti a occupé la présidence et l'autre la majorité au sein des deux Chambres ; enfin, pendant six ans, les deux partis se sont partagé la majorité au Congrès.

    Le Congrès et le Président ont souvent eu des positions différentes en matière de politique étrangère. Pourtant, ce qui frappe au sujet de ces désaccords, c'est qu'ils ne se produisent pas tant entre les deux partis que sur certaines questions particulières. Par exemple, le gouvernement démocrate du président Truman avait l'appui d'un Congrès républicain en 1947 et 1948 pour le lancement du Plan Marshall et la promulgation de la doctrine Truman. En revanche, le gouvernement démocrate de Lyndon Johnson était attaqué par les membres démocrates du Congrès au sujet de la guerre du Viêt-Nam.

    Quand les Démocrates avaient la majorité au Congrès, en 1993 et 1994, le gouvernement Clinton avait certes plus d'appuis pour sa politique étrangère qu'il n'en a eu par la suite, en 1995 et 1996, avec un Congrès républicain. Mais ces deux dernières années montrent que l'exercice du pouvoir tempère les positions les plus extrêmes affichées au plus fort de la campagne électorale. Lorsque les Républicains se sont emparés du Congrès, en 1995, ils semblaient décidés à éliminer les agences fédérales spécialisées dans les affaires étrangères, à réduire radicalement l'aide à l'étranger et à bloquer les politiques du gouvernement Clinton en matière de commerce et de droits de l'homme. Pourtant, en 1996, les parlementaires républicains ont cherché un terrain d'entente avec Bill Clinton sur les questions de politique étrangère.

    Depuis la fin de la guerre froide, on constate l'existence d'un large consensus aux États-Unis sur la politique extérieure du pays. D'après de récents sondages d'opinion, malgré les désaccords sur des questions de style et de détail, la plupart des Américains jugent qu'il est vital pour les États-Unis de rester profondément impliqués dans les affaires mondiales. Ils estiment nécessaire d'avoir des amis et des alliés dans un contexte qui demeure dangereux. Ils considèrent toujours la puissance militaire comme un atout important dans la conduite de la politique étrangère. Ils tiennent à ce que les États-Unis continuent de promouvoir la démocratie, les droits de l'homme, l'économie de marché et le libre-échange. L'expérience des cinquante dernières années donne à penser que le prochain gouvernement, qu'il soit dirigé par Bill Clinton ou Bob Dole, obéira essentiellement à ces mêmes principes de politique étrangère.

    Les objectifs de politique étrangère des États-Unis
    Revues électroniques de l'USIA, volume 1, numéro 14, octobre 1996