Dans une douzaine de sondages effectués ces derniers mois, on a demandé aux électeurs américains quelles étaient leurs principales préoccupations en politique intérieure et en politique étrangère, les questions qu'ils jugeaient les plus importantes pour déterminer leur choix lors du prochaine scrutin présidentiel. Il en ressort que les problèmes sociaux, principalement l'éducation et la criminalité, l'emportent, à leurs yeux, sur les questions économiques (déficit budgétaire, impôts, emploi), tandis que les questions se rapportant à la politique étrangère et à la défense viennent immanquablement loin derrière. La plupart des gens se déclarent favorables à un rôle actif des États-Unis sur la scène mondiale, mais moins d'une personne sur dix place la politique étrangère dans ses dix principales préoccupations nationales.
La priorité que le public accorde à diverses questions tient en partie à sa crainte de voir s'accentuer la gravité de ces problèmes dans les années à venir. Son optimisme à l'égard du système éducatif est plus bas qu'il ne l'a jamais été ces vingt dernières années et cette question revêt pour l'électorat une haute priorité. En revanche, son optimisme sur la capacité des États-Unis de s'entendre avec les autres pays est à son point culminant, ce qui explique en partie la priorité relativement faible accordée à la façon dont le gouvernement mène sa politique étrangère.
Les vues du public sur les objectifs de la politique étrangère des États-Unis dans la période d'après-guerre froide entrent régulièrement dans quatre catégories dont la priorité diffère considérablement :
Une analyse approfondie de plusieurs sondages montre que l'intervention des États-Unis en Bosnie est considérée par un grand nombre d'Américains comme une question complexe relevant à la fois de l'altruisme international et de l'intérêt des États-Unis dans la stabilité de l'Europe. Le public est étroitement divisé sur la participation des États-Unis à la mission actuelle de maintien de la paix en Bosnie. En revanche, la plupart des Américains (environ 70%) approuvent les récentes attaques contre l'Irak, pays qu'ils considèrent généralement comme susceptible de menacer les intérêts vitaux des États-Unis.
Voici les points saillants des conclusions de plusieurs sondages récents :
Deux types de questions utilisées durant ces derniers mois dans les sondages montrent que les électeurs accordent la plus haute priorité à diverses questions sociales et une priorité relativement faible aux questions de politique étrangère lorsqu'il s'agit de choisir leur président :
1) Les questions sans orientation précise (non structurées) permettent aux personnes interrogées de mentionner tout problème qui leur vient à l'esprit. Dans le dernier en date de ces sondages (réalisé par Harris du 5 au 8 septembre), la question était la suivante : « Quelles sont les deux questions qui seront les plus importantes, à vos yeux, pour déterminer votre choix lors de l'élection présidentielle de novembre ? » Les trois quarts des personnes interrogées ont cité comme critère principal divers problèmes sociaux (les soins médicaux, les programmes d'assurance-maladie, à savoir Medicare et Medicaid, la protection sociale, l'avortement, l'éducation, la criminalité et la drogue) ; 57% ont mentionné les questions économiques (impôts, déficit budgétaire et emploi), et 13% diverses questions liées à la politique étrangère et à la défense.
Ces résultats sont analogues, dans l'ensemble, à ceux qui ont été obtenus dans des sondages récents en réponse à une question souvent utilisée : « Quel est le problème le plus important auquel notre pays doit faire face à l'heure actuelle ? » Dans un sondage de CBS-NY Times (14-18 août), 46% des personnes interrogées ont cité les problèmes sociaux, 30% les problèmes économiques et deux pour cent seulement des questions de politique étrangère.
2) Des questionnaires demandent aux gens de classer séparément un certain nombre de questions précises en utilisant une série commune de qualificatifs (« extrêmement important », « très important » « relativement important », « sans importance »). Plusieurs sondages de ce type montrent que deux problèmes sociaux, l'éducation et la criminalité, sont jugés plus importants que l'une quelconque des trois questions économiques (déficit budgétaire, impôts et emploi) pour le choix du président. Le dernier en date de ces sondages (Gallup-USA Today, 18-21 juillet) montre que les deux cinquièmes environ du public pensent que l'éducation et la criminalité sont des critères « très importants », tandis qu'un tiers estime que les impôts et le déficit budgétaire sont « extrêmement importants ». Environ un cinquième des gens considèrent les affaires étrangères comme un facteur « extrêmement important » dans l'élection du président.
Ces résultats cadrent avec ceux qui avaient été obtenus en juin et juillet dans des sondages du Washington Post où l'on demandait aux gens le degré d'inquiétude (allant de « beaucoup d'inquiétude » à « aucune inquiétude ») qu'ils éprouvaient au sujet de quatre-vingt-quatre questions différentes. Les principales questions pour lesquelles les trois cinquièmes des personnes interrogées ont déclaré ressentir « beaucoup d'inquiétude » étaient la perspective d'une détérioration du système éducatif, de l'accroissement de la criminalité et de la propagation du sida. En outre, de 40 à 50% des gens ont dit craindre que la sécurité sociale et Medicare manquent de fonds, que l'impôt fédéral n'augmente, qu'un nombre croissant de bons emplois américains ne soient transférés à l'étranger, que les revenus des ménages n'aillent pas de pair avec la hausse des prix et que le déficit budgétaire ne s'accentue.
En ce qui concerne l'intervention américaine en Bosnie, 36% des Américains déclarent craindre vivement que la situation ne s'y aggrave, que « nos troupes ne s'y enlisent et que les pertes n'augmentent ». Un plus petit nombre de personnes, 24%, craint beaucoup que les factions rivales en Bosnie ne recommencent à s'entre-tuer après le retrait des troupes américaines. Un nombre relativement faible d'Américains s'inquiète du montant des dépenses consacrées à la défense : 20% craignent que les États-Unis ne dépensent pas assez pour leurs forces armées tandis que 13% s'inquiètent beaucoup « de voir les États-Unis dépenser trop pour leurs forces armées ».
Le candidat le plus qualifié pour résoudre les divers problèmes - Dans une douzaine de sondages récents, on a demandé au public lequel des deux candidats à la présidence, le démocrate Bill Clinton ou le républicain Bob Dole, parviendrait le mieux à résoudre les divers problèmes. Immanquablement, les gens ont été nettement plus nombreux à choisir Bill Clinton pour ce qui est de la protection de l'environnement et de la solution de certains problèmes sociaux ( l'éducation, les soins médicaux, Medicare et « l'amélioration de la condition des groupes minoritaires »). Par contre, le public donne davantage de points à Bob Dole en ce qui concerne le maintien de la puissance militaire des États-Unis et la solution de certains problèmes économiques (réduction des impôts et des dépenses publiques). Sur la question de savoir lequel d'entre eux est le plus capable de remédier à la criminalité, au trafic de la drogue, au déficit du budget fédéral et aux problèmes de politique étrangère, les deux candidats sont pratiquement à égalité dans les sondages.
Le point de vue du public sur différentes questions - L'importance qu'il attache à certaines questions dépend en partie de l'idée qu'il se fait des risques d'aggravation des problèmes. Les questions au sujet desquelles il fait preuve d'un grand pessimisme, ou de très peu d'optimisme par rapport aux années précédentes, reçoivent un nombre relativement élevé de points du public en tant que critères guidant leur choix de président. Un sondage Gallup réalisé en mars constatait que l'optimisme était à son point le plus bas depuis 1974 (date à laquelle cette série de questions avait été utilisée pour la première fois) à propos des thèmes suivants : « les valeurs morales et éthiques de notre pays » (24% d'optimistes, 53% de pessimistes), « notre système éducatif » (41% d'optimistes et 39% de pessimistes), et « notre système de gouvernement et la qualité de son fonctionnement » (43% d'optimistes et 28% de pessimistes). En revanche, l'optimisme était à son point le plus haut concernant « la capacité des États-Unis de s'entendre avec les autres pays » (61% d'optimistes et 8% de pessimistes) et « les perspectives économiques des États-Unis d'ici un an ou deux » (50% d'optimistes et 18% de pessimistes.)
Depuis un an ou deux, plusieurs tendances laissent apparaître une légère baisse du soutien qu'accorde le public à un rôle actif des États-Unis sur la scène mondiale. Près de 60% des Américains continuent cependant à être favorables à un rôle généralement actif des États-Unis dans les affaires mondiales, et notamment à une coopération étroite avec les Nations unies, tandis que de 35 à 40% d'entre eux s'opposent à toute intervention des États-Unis à l'étranger.
Un rôle actif des États-Unis dans les affaires mondiales - Pour la première fois dans la période d'après-guerre froide, le soutien à l'intervention des États-Unis dans les affaires mondiales a diminué, tombant au-dessous des niveaux de soutien obtenus dans les années 1980 et au début des années 1990. Lors de deux sondages récents, 58% des gens se sont déclarés partisans d'un rôle actif des États-Unis contre 64-65% dans les périodes antérieures. En même temps, le nombre de personnes qui souhaitent voir les États-Unis « rester à l'écart des affaires mondiales » a augmenté depuis les années 1980 et le début des années 1990, 36% des gens se déclarant en faveur de l'isolationnisme contre 29-30% précédemment.
« Mêlons-nous de ce qui nous regarde à l'étranger » - Un sondage réalisé en juin par le Programme de l'université du Maryland d'étude de l'attitude du public à l'égard de la politique étrangère (PIPA) a mis en évidence que 54% (contre 43%) des gens ne pensent pas que les États-Unis devraient se borner à « se mêler de ce qui les regarde à l'étranger et laisser les autres pays se débrouiller du mieux qu'ils le peuvent ». Ceci représente une baisse de cinq points du pourcentage de gens qui avaient rejeté cette position isolationniste lors de trois sondages effectués dans les années 1980.
Coopérer étroitement avec l'ONU - Soixante pour cent des Américains pensent que les États-Unis devraient « coopérer pleinement avec les Nations unies », et 37% sont de l'avis contraire, selon un sondage de PIPA réalisé en juin. Ce chiffre représente une baisse de soutien par rapport aux 77% de personnes favorables à la coopération entre les États-Unis et l'ONU enregistrés en octobre 1991, mais il se rapproche du niveau de soutien obtenu dans les années 1970 et 1980, époque à laquelle la coopération entre les États-Unis et l'ONU jouissait de l'approbation de 58% du public américain.
Les quatre catégories dans lesquelles les préférences des Américains se classent constamment, à savoir l'altruisme international, les intérêts des États-Unis à l'étranger, les questions intérieures liées aux affaires étrangères et la sécurité militaire, ont été identifiées grâce à une analyse approfondie de deux sondages effectués dans la période d'après-guerre froide par le Chicago Council on foreign relations (octobre 1994) et par le Times Mirror Center (septembre 1993). Elles diffèrent considérablement par le niveau de priorité que leur accorde le public.
Altruisme international - Les cinq sujets utilisés en 1994 par le Chicago Council dans ses sondages ont enregistré les niveaux d'approbation les plus bas en vingt ans, y compris trois (la promotion des droits de l'homme, l'aide aux pays en voie de développement et la protection des pays faibles d'une agression étrangère) qui se sont classés bien au-dessous des pourcentages déjà faibles obtenus précédemment. À une exception près, la lutte contre la faim dans le monde, que 56% des personnes interrogées ont qualifiée de « très importante », cette catégorie a reçu le pourcentage d'approbation le plus bas parmi les seize questions posées en fonction de leur importance pour les États-Unis.
Intérêts des États-Unis dans le monde - Cette catégorie contient l'un des principaux objectifs de la politique étrangère aux yeux du public américain : empêcher la prolifération nucléaire, que 82% des personnes interrogées considèrent comme « très important », et plusieurs autres objectifs secondaires : s'assurer un ravitaillement adéquat en pétrole, jugé comme « très important » par 62% des gens ; améliorer l'environnement mondial, jugé « très important » par 58% des gens interrogés ; et renforcer l'ONU, objectif que 51% des Américains considèrent comme « très important ».
Questions intérieures - Pour la plupart des mesures entrant dans cette catégorie, par opposition à celles qui relèvent de l'altruisme mondial, les pourcentages dépassent les niveaux des années 1980. Deux questions de cette catégorie reçoivent le plus de voix : enrayer l'entrée des stupéfiants aux États-Unis est jugé « très important » par 83% des gens, soit le pourcentage le plus élevé enregistré depuis vingt ans. En même temps toutefois, l'approbation de l'imposition de droits de douane et de restrictions aux biens importés est tombée à son niveau le plus bas depuis vingt ans, 48% des gens soutenant une telle mesure dans le sondage effectué en octobre 1994 par le Chicago Council. Ces résultats cadrent avec les autres résultats qui montrent que les Américains sont de plus en plus nombreux à penser que la sécurité économique des États-Unis est liée à l'expansion de leurs exportations plutôt qu'à la réduction de leurs importations.
Sécurité militaire - Les questions du Chicago Council entrant dans cette catégorie font ressortir un vaste contraste : d'un côté, l'approbation du maintien de l'engagement actuel des États-Unis envers l'OTAN et de l'utilisation de troupes américaines pour défendre l'Europe de l'Ouest d'une invasion russe a baissé de dix points par rapport aux niveaux élevés des années 1980 (60% du public à la fin de 1994 contre 70% en 1986). De l'autre, l'approbation de l'utilisation de troupes américaines pour défendre deux pays situés en dehors de l'Europe a augmenté de dix points ou plus depuis les années 1980. En effet, en 1994, 39% des gens étaient favorables à la défense de la Corée du Sud contre une invasion de la Corée du Nord, contre 24% 1986 ; et 42% soutenaient la défense d'Israël contre « des forces arabes », contre 32% en 1986. Ces chiffres reflètent moins une baisse générale du désir du public de protéger les intérêts militaires des États-Unis dans la période d'après-guerre froide que son évolution en faveur d'une série d'intérêts moins axés sur l'Europe en matière de sécurité, ces nouveaux intérêts étant les menaces régionales pesant sur la paix au Proche-Orient et en Asie, et celles pesant sur la sécurité internationale du fait du terrorisme et de la prolifération nucléaire.
Plusieurs sondages effectués cette année montrent que le public américain est étroitement divisé au sujet de la participation des troupes américaines à la mission actuelle de maintien de la paix en Bosnie (45% sont pour et 45% contre). Ceux qui la soutiennent considèrent qu'elle sert les intérêts des États-Unis en matière de sécurité militaire (la stabilité européenne étant liée à celle des États-Unis), et qu'elle n'est pas une pure expression d'altruisme international. D'un autre côté, l'approbation de l'intervention en Bosnie n'est pas aussi importante que le serait une intervention dans certaines situations généralement considérées comme vitales du point de vue de la sécurité des États-Unis. Ainsi, plus de 50% des personnes interrogées seraient favorables à l'utilisation de troupes américaines afin de défendre l'Europe de l'Ouest ou l'Arabie saoudite d'une attaque extérieure.
Quatre sondages réalisés peu de temps après les attaques lancées contre l'Irak montrent que 70% des Américains approuvent la décision du président Clinton de lancer des missiles contre l'Irak alors que 30% la désapprouvent. Dans le sondage du « Los Angeles Times » (7-10 septembre), où l'on a posé une question distincte contenant trois catégories de réponses, on a constaté que 9% des personnes interrogées estimaient que les attaques contre l'Irak étaient trop dures, 30% qu'elles ne l'étaient pas assez, tandis que 46% les jugeaient adéquates face aux activités militaires de l'Irak. Ce pays est considéré comme une menace pour les intérêts des États-Unis dans le golfe Persique et il figure parmi les pays jugés le plus défavorablement par le public. D'après un sondage Gallup réalisé en mars dernier, 86% des Américains ont une opinion défavorable de l'Irak, y compris 52% ayant une opinion très défavorable, 6% seulement lui étant favorables. Le public a une attitude plus négative envers l'Irak qu'envers les quatorze autres pays qu'il juge défavorablement, y compris l'Iran et Cuba (que 81% des Américains classent dans cette catégorie).