M. Leahy est un des chefs de file de la campagne internationale contre la production, l'utilisation et l'exportation de mines terrestres antipersonnel. En 1994, alors qu'il ・ait d・・u?des ・ats-Unis aux Nations unies, il a soumis ?l'Assembl・ g・・ale une r・olution demandant l'・imination progressive des mines terrestres, mesure qui fut adopt・ ?l'unanimit? Le S・ateur a d・lar?qu'il applaudissait au ?souhait du pr・ident Clinton de d・arrasser le monde des mines terrestres ? mais qu'?son avis, le processus de n・ociation d'Ottawa serait un moyen meilleur - et plus rapide - d'atteindre cet objectif que la Conf・ence de Gen・e sur le d・armement (CD). Les propos de M. Leahy ont ・?recueillis par Mme Jacqui Porth, cor・actrice en chef de ce num・o.
Question - Pourquoi consid・e-t-on que les mines antipersonnel sont une question de ma・rise des armements particuli・ement importante ?
M. Leahy - On estime qu'aujourd'hui le sol de soixante-cinq ? soixante-dix pays renferme une centaine de millions de mines terrestres. Ces mines blessent ou tuent environ vingt-cinq mille personnes par an, pour la plupart des civils. Un Cambodgien est venu me voir dans mon bureau du Vermont et il me disait que dans son pays on pratique le d・inage un bras et une jambe ?la fois.
C'est un probl・e grave. Une fois qu'une guerre est termin・ et qu'un c・?gagne ou qu'un accord de paix est sign? les arm・s s'en vont, les chars disparaissent, on raccroche les fusils au r・elier, mais les mines restent. Et dix ans plus tard les paysans ne peuvent toujours pas travailler leurs champs, les enfants ne peuvent pas suivre la route pour aller ?l'・ole, les animaux ne peuvent pas s'abreuver au point d'eau et de vastes ・endues du pays ne sont ni habitables ni utilisables parce que les mines y sont toujours - souvent ?des endroits o?personne ne se souvient plus qui les y a mises ni au nom de quel parti.
Question - En janvier, le pr・ident Clinton a exhort? la Conf・ence sur le d・armement ?Gen・e ?n・ocier, aussit・ que possible, une interdiction mondiale, compl・e des mines terrestres. A votre avis, est-ce important et pourquoi ?
M. Leahy - Je pense que ce qu'a demand?le Pr・ident, l'interdiction mondiale, est important, mais je ne crois pas qu'il l'obtiendra ? la Conf・ence sur le d・armement. On y discute dans un cadre confortable et les n・ociations risquent de s'y ・erniser. Les d・・u・ ne se sont pas encore mis d'accord sur le format des n・ociations. Sur le plan pratique, n'importe quel pays peut opposer son veto ?tout ce qu'essaie de faire la CD parce que la r・le est que toutes les d・isions doivent ・re prises ?l'unanimit?
J'ai souvent dit que si l'on voulait vraiment n・ocier un accord sur les mines terrestres, il faudrait prendre une table et la placer dans un champ en Afrique ou au Cambodge, enfin n'importe quel pays truff? de mines, et dire aux n・ociateurs qu'ils doivent se d・rouiller pour aller s'asseoir ?la table au milieu du champ. Et s'ils ne peuvent se mettre d'accord sur une interdiction totale le premier jour, on placera la table dans un autre champ le lendemain. Il est ・ident qu'il ne leur faudra pas longtemps pour atteindre ?un accord. Mais ? Gen・e, rien ne presse.
J'applaudis donc au souhait du Pr・ident de d・arrasser le monde des mines terrestres, mais je pense que la proposition de son gouvernement ne peut qu'・houer. A mon avis, le ?Processus d'Ottawa ?est bien meilleur. C'est un m・anisme qui est con・ pour permettre ? autant de pays que possible de se retrouver cet hiver au Canada et de signer un accord. Les signataires s'engagent ?ne plus fabriquer de mines antipersonnel, ?ne plus en exporter et ?ne plus s'en servir. Et quatre-vingt-dix pays ou m・e plus se sont engag・ ?signer, et ce ne sont pas des pays sans importance, puisqu'il y a l?l'Allemagne, la Belgique, l'Italie, le Royaume-Uni, l'Afrique du Sud, le Mozambique, qui a un ・orme probl・e de mines terrestres, et l'Angola, qui est dans le m・e cas. Ce sont des pays qui pourraient dire qu'ils ont besoin de mines, mais qui sont pr・s ?y renoncer. Et si les ・ats- Unis signent cet accord, je pense que l'・an sera tel que pratiquement tous les pays du monde en feront autant. Et alors, on montrera du doigt les ・ats qui n'y adh・eront pas.
Question - Mise ?part la diff・ence de calendrier, y-a-t-il d'autres diff・ences entre les deux m・anismes ?
M. Leahy - Le calendrier est probablement la plus grande diff・ence parce que le Canada souhaite avoir un accord concret d'ici la fin de l'ann・. Et rien que la force de l'・an lui permettra probablement de l'obtenir. La CD peut d・ib・er pendant des ann・s et des ann・s, et en attendant, des millions d'autres mines seront pos・s.
M・e si nous joignons nos forces ?celles du Canada et que nous essayons de r・nir autant de signataires que possible d'ici d・embre, je suis s・ que nous n'obtiendrons pas la signature de tous les pays, notamment la Russie et la Chine. Mais ce serait comme la Convention sur les armes chimiques - nous aurions la plupart des pays avec nous et le bl・e reposerait sur ceux qui auraient refus?de signer.
Durant son gouvernement, le pr・ident Kennedy a unilat・alement annonc?l'interdiction des essais nucl・ires et a mis au d・i les autres nations d'en faire autant, ce qui a fini par se produire parce que nous avions donn?l'exemple.
Le pr・ident Reagan en a fait autant avec la Convention sur les armes chimiques : il a mis au d・i les autres pays de se joindre ?nous et, finalement, la plupart l'ont fait. Le pr・ident Bush l'a n・oci・ et le pr・ident Clinton - et c'est tout ?son honneur - a r・ssi ? convaincre le S・at de la ratifier, ce qu'il a fait ? contre-coeur. Bien que tous les pays concern・ n'y aient pas adh・? la plupart l'ont fait et cela repr・ente un grand pas en avant.
Un bien plus grand nombre d'innocents ont ・?tu・ ou bless・ par des mines antipersonnel que par des armes nucl・ires ou chimiques. Et je suis certain que la philosophie qui nous a pouss・ ?signer le Trait? d'interdiction compl・e des essais nucl・ires et la Convention sur les armes chimiques devrait favoriser l'aboutissement des n・ociations sur les mines.
Question - Que peut faire le Congr・ pour interdire les mines antipersonnel ?
M. Leahy - Normalement, toute initiative de ma・rise des armes ・ane d'abord du pr・ident et le Congr・ d・ide en sa faveur ou contre elle, particuli・ement dans le cas d'un trait?qui n・essite l'approbation du S・at. C'est la seule occasion que je connaisse o?le Congr・ a pris l'initiative. Soixante s・ateurs, et il y en aura probablement d'autres, ont parrain?la Loi de 1997 sur l'・imination des mines antipersonnel - appel・ aussi proposition de loi Leahy-Hagel - qui interdit la pose de nouvelles mines antipersonnel par les ・ats-Unis ? partir du 1er janvier 2000. La seule exception est la p・insule cor・nne dans laquelle le pr・ident a l'autorit?de retarder l'application de l'interdiction.
Question - Pourquoi pensez-vous que le Congr・ a fait preuve d'une activit?si intense sur la question des mines terrestres ?
M. Leahy - Eh bien, c'est que j'ai tout fait pour. Je ne suis pas le seul, mais depuis huit ans je fais tout ce que je peux. Le Congr・ a vot?en 1992, pour la premi・e fois, malgr?une forte opposition du Pentagone, l'amendement Leahy, selon lequel les ・ats-Unis ne pouvaient plus ni transf・er ni exporter de mines antipersonnel pendant un an. Ce moratoire sur les exportations a ・?reconduit et est devenu la politique des ・ats-Unis. Puis, malgr?l'opposition acharn・ du Pentagone, un projet de loi a ・?vot?en 1996, indiquant que nous ne pouvions pas utiliser de mines terrestres pendant un an ? partir de 1999, uniquement pour d・ontrer que nous pouvions tr・ bien nous en passer. Cette mesure a ・alement prolong?le moratoire sur les exportations.
Quant ?cette derni・e proposition de loi, j'ai litt・alement parl?? chaque s・ateur pour lui expliquer mon point de vue. Et c'est le genre de question que tout le monde comprend. Par exemple, tous les s・ateurs qui ont fait la guerre du Vi・-Nam sont en faveur de cette loi. Nous avons, parmi nos partisans, un bon nombre de personnes d・or・s du ?Purple Heart ?(m・aille d・ern・ aux bless・ de la guerre), au moins une Etoile d'argent (m・aille d・ern・ aux h・os de la guerre), et une M・aille d'honneur du Congr・ (la plus haute d・oration militaire), entre autres. Il s'agit l?de personnes qui ont connu les champs de bataille, qui ont ・?bless・s ?la guerre et qui ont ・?d・or・s pour leur bravoure pendant les combats.
Question - En parrainant la l・islation sur les mines antipersonnel qu'esp・iez-vous accomplir, vous personnellement et vos homologues de la Chambre des repr・entants ?
M. Leahy - J'esp・e que le Pr・ident finira par se rendre compte que le processus de Gen・e - ?savoir la Conf・ence sur le d・armement - progresse trop lentement, n'accomplira pas grand-chose et qu'il en viendra ?appuyer activement notre proposition de loi, ce qui ferait entrer les ・ats-Unis dans les n・ociations canadiennes et leur donnerait un r・e de chef de file moral et strat・ique sur cette question ; je pense que c'est faisable et que si nous le faisons, les g・・ations futures remercieront les ・ats-Unis de tout coeur.
Question - Quelle est votre opinion sur le r・e des ・ats-Unis dans la promotion et l'expansion des programmes humanitaires de d・inage ?
M. Leahy - A mon avis, ces programmes sont indispensables. Une bonne partie de l'argent d・ens?pour le d・inage vient d'amendements - parrain・ par moi-m・e et plusieurs autres s・ateurs oppos・ ? l'usage des mines - ?la loi de finances de la d・ense. Nous venons d'obtenir davantage de fonds pour le d・inage dans la loi de finances 1998 et nous continuerons de l'appuyer. Mais nous pourrions d・enser des milliards au titre du d・inage sans jamais parvenir ?d・ruire toutes les mines.
L'an dernier, des centaines de millions de dollars ont ・? consacr・ ? l'aide de divers pays qui s'attellent au d・inage, mais cela n'a servi qu'?retirer une fraction du nombre de nouvelles mines que l'on a pos・s. On retire une mine ?un endroit et pendant ce temps-l?on en pose cinq ailleurs.
L'un des probl・es les plus graves est que nombre de ces pays ont un potentiel agricole. Ce sont des pays o?les gens pourraient au moins cultiver la terre pour nourrir leurs enfants et survivre, mais ils ne peuvent pas aller dans les champs. S'il y a une mine dans un champ, il est fort probable qu'il y en ait une centaine.
Nous devons donc faire tout ce qui est possible pour aider au d・inage, mais le meilleur moyen est de cesser de semer d'autres mines. D'un point de vue pratique, on ne peut esp・er de d・eloppement v・itable en Bosnie, dans certaines parties de l'Am・ique centrale, en Afrique, dans le delta du M・ong et ailleurs, tant que l'on aura pas nettoy?les champs de mines.
Question - Que pensez-vous des solutions de remplacement qui sont ? l'・ude ?
M. Leahy - Il y en a une que le Pentagone d・rit comme une ?mine intelligente ? c'est-?dire qui se d・amorce apr・ une br・e p・iode de temps, et moi je leur r・onds de me montrer une mine qui est assez intelligente pour faire la diff・ence entre un enfant et un soldat. Les mines ne sont pas aussi s・es que nos responsables aimeraient le croire. Rares sont les commandants qui oseraient faire traverser un champ de mines ?dispositif d'autod・amor・ge ?leur troupes.
Si l'on veut ・ablir un p・im・re de d・ense pour ses troupes, il y a toutes sortes de moyens de le faire. Il existe des mines t・・ommand・s qui doivent ・re d・lench・s par quelqu'un d'autre que la victime. Il y a toutes sortes de nouvelles techniques de surveillance, et c'est d'elles dont je me servirais.
On peut toujours affirmer qu'il existe des avantages militaires ? l'utilisation de mines terrestres. Je pourrais faire aussi remarquer que m・e si je commandais l'arm・ la plus puissante, la mieux ・uip・ et la mieux entra・・ de l'histoire, cela n'emp・herait pas mes soldats de continuer ?perdre bras et jambes en sautant sur des mines ?cinq dollars.
Question - Vous avez dit que les mines terrestres ont une valeur marginale d'un point de vue militaire. Quelle est-elle ?
M. Leahy - La valeur marginale est que l'on peut ・ablir un p・im・re de d・ense pour ses troupes. Si vous vous attendez ?・re attaqu? par des forces plus importantes, vous pouvez les ralentir ou les canaliser vers un site donn? mais le faible avantage que vous obtenez ainsi est d・ass?de loin par le probl・e que vous rencontrez lorsque vos troupes doivent traverser le champ de mines pour sortir et que des soldats am・icains se font tuer ou blesser par nos propres mines.
Question - Pourquoi avez-vous exempt? dans la loi Leahy-Hagel, les mines Claymore et les mines antichars ?
M. Leahy - La mine Claymore est une mine qui est d・lench・ par t・・ommande. Elle n'explosera pas si un enfant y touche. Il faut que quelqu'un appuie sur le bouton pour qu'elle explose. On peut en dire autant des mines antichars : quelqu'un qui marche dessus ne les fera pas exploser.
Question - Parlez-moi du fonds que vous avez cr蜑 pour les victimes des mines antipersonnel.
M. Leahy - Le Fonds Leahy pour les victimes de guerre - qui a ・?cr蜑 dans le cadre du budget de l'aide ・rang・e en 1989 - d・ense cinq millions de dollars par an pour acheter des proth・es et aider ? r・abiliter les victimes, surtout celles des mines terrestres. Il ne prend pas parti ; il aide toutes les victimes, de quelque c・? qu'elles se trouvent. Le fonds a aid?beaucoup de gens de pays tr・ pauvres qui n'auraient jamais pu s'acheter de membre artificiel.
Question - Vous avez d?proposer au moins une fois de prolonger le moratoire sur les exportations de mines antipersonnel. Pensez-vous que vous aurez ?le faire de nouveau ?
M. Leahy - Non. Le gouvernement l'a adopt?comme directive, et je pense qu'il deviendra une loi permanente. J'aimerais l'inclure dans le projet de loi Leahy-Hagel. J'en parlerai au Pr・ident.
Les Objectifs de politique
・rang・e des ・ats-Unis
Revue ・ectronique de l'USIA, volume 2, num・o 3, ao・
1997