Pratiquement tous les présidents américains
depuis George Washington ont vu leurs initiatives en
matière de politique étrangère
compliquées par le fait que la Constitution des
États-Unis donne un pouvoir indépendant au
Congrès en matière d'affaires
étrangères. Le Congrès tient les cordons de
la bourse, a le pouvoir de ratifier les traités et
d'approuver les nominations ; il a aussi l'autorité
législative sur le commerce et autres affaires
extérieures. Du rejet, par le Sénat, de la
Société des Nations, en 1920, aux coupes
opérées cette année sur le budget d'aide
à l'étrangèr, le législateur
américain a, tout au long de ce siècle,
façonné le rôle des États-Unis dans le
monde, directement et indirectement, pour le bien et pour le mal.
Dans ce contexte, en matière de politique
extérieure, le palmarès polémique et
parfois alarmant de ce nouveau Congrès n'est pas
totalement sans précédent. La fin de la guerre
froide a pratiquement invité le Congrès à
montrer les dents en politique étrangère. Les
législateurs de l'après-guerre froide se sont vite
aperçus qu'ils s'exposaient à un moins grand risque
aux urnes en bafouant l'autorité du Président
à l'étranger. Ce nouvel aplomb en politique
étrangère s'est manifesté dès que le
vieux drapeau soviétique a été descendu de
la hampe du Kremlin, le jour de Noël 1991.
De la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu'à
ce moment, les présidents américains l'avaient
emporté sur le Congrès pour la plupart des
questions de sécurité nationale au sujet desquelles
la Maison- Blanche avait pris position. En revanche, en 1992, le
président Bush a remporté moins de 50 % des votes
de ce type au Congrès - une statistique surprenante si
l'on considère le respect que venait de gagner sa
politique étrangère du fait de la victoire qu'avait
remportée la coalition dirigée par les
États-Unis lors de la Guerre du Golfe. Aujourd'hui, on
note une nouvelle véhémence dans les attaques du
Congrès contre l'aide étrangère, les
institutions financières internationales, le commerce
extérieur, le maintien de la paix, les Nations unies, et
pratiquement toutes les actions multilatérales.
Ce nouvel activisme du Congrès est à replacer
dans son contexte. Il est vrai que le Congrès influence
l'orientation de la politique des États-Unis en
matière de sécurité nationale, mais il ne
peut fixer le cap que suivra le navire. C'est le Président
qui est le commandant en chef, et la Maison-Blanche a la haute
main sur la formulation de la politique étrangère
du pays et la conduite de sa diplomatie. Au cours de ce
siècle, le Congrès n'a forcé l'adoption d'un
texte de loi de sécurité nationale en passant outre
à un veto présidentiel qu'à cinq reprises,
et pas une fois depuis l'imposition de sanctions
économiques contre l'Afrique du Sud, en 1986,
malgré les objections du président Reagan.
Il est intéressant de noter que, malgré cette
nouvelle assurance du Congrès, le Président a quand
même su obtenir l'approbation de l'Accord de
libre-échange nord-américain (ALENA) et du nouvel
accord du GATT ; obtenir une nouvelle aide en faveur du processus
de paix au Proche-Orient et de la démocratisation des
États de l'ancien bloc soviétique ; réussir
le déploiement de troupes en Haïti et en Bosnie ;
préserver la présence stabilisatrice de soldats
américains en Europe et en Asie de l'Est et obtenir la
ratification du traité START-II de réduction des
armes stratégiques.
Cette assurance du nouveau Congrès a
généralement été la plus
marquée en ce qui concerne des questions ayant une moins
grande importance géostratégique pour les
États-Unis. Le Congrès a imposé de fortes
réductions ou des restrictions à l'octroi d'aide au
développement, aux projets relatifs à la population
et aux opérations de maintien de la paix des Nations
unies, mais il s'est montré relativement accommodant pour
les questions concernant la Russie, la Chine et le Proche-Orient.
Pourtant, quelque chose a changé au Congrès, et
ce n'est pas seulement le fait qu'après les
élections de 1994, il est retombé pour la
première fois depuis quarante ans aux mains des
Républicains. Cette cent-quatrième session du
Congrès est en train de battre des records historiques
pour la vigueur de son opposition aux initiatives de politique
étrangère du gouvernement Clinton.
Les exemples sont légion. Le Congrès a
critiqué ostensiblement (sans aller, il est vrai,
jusqu'à autoriser ou interdire) les déploiements de
troupes américaines en Bosnie et en Haïti. Le
sénateur Jesse Helmes de Caroline du Nord,
président de la Commission sénatoriale des affaires
étrangères, a qualifié l'aide
étrangère de « dépenses à fonds
perdus » et a bloqué l'approbation d'importants
traités visant la limitation des armements, tels que la
Convention relative aux armes chimiques. Le sénateur Phil
Gramm du Texas, aspirant brièvement à la nomination
de son parti pour l'élection présidentielle et
ex-président d'un groupe qui finance la diplomatie
américaine, a opéré des coupes sombres dans
le budget du département d'État et ses versements
aux Nations unies déjà en retard.
Ce nouveau Congrès inquiète
particulièrement par sa tendance apparente à ne pas
faire cas du point de vue des grands alliés des
États-Unis sur un certain nombre de questions pressantes.
Par exemple, les alliés européens des
États-Unis ont été très
troublés par la tentative finalement infructueuse du
Congrès de forcer les États-Unis à violer de
façon unilatérale l'embargo international sur les
armes à la Bosnie. Les relations avec le Mexique ont
souffert des attaques du Congrès (ainsi que de certains
États) contre l'immigration aussi bien illégale que
légale.
La politisation de plus en plus marquée de la politique
étrangère est l'un des traits frappants du
changement observé avec ce nouveau Congrès. Pendant
la guerre froide, il y avait au moins un effort pour minimiser
les divergences de vues entre les partis sur les questions de
politique extérieure, et les présidents sont
généralement parvenus à obtenir l'appui de
la majorité des deux partis politiques au Congrès
sur la plupart des votes essentiels concernant la
sécurité nationale. S'il est vrai que cette
tendance a commencé à s'estomper dès les
années 70, le Congrès actuel a néanmoins
fait plonger la courbe de l'esprit bipartite dans des
abîmes jusque-là inexplorés. Le pourcentage
des votes remportés grâce au soutien de la
majorité au sein des deux partis sur de grandes questions
de sécurité nationale est à présent
seulement de 15 %.
Cette tendance générale à l'esprit
bipartite coexiste avec l'apparition d'étranges coalitions
à propos de certaines questions, telles que l'ALENA et
l'application de la clause de la nation la plus favorisée
à la Chine, au sujet desquelles les factions populistes et
protectionnistes au sein des deux partis ont uni leurs forces. De
telles scissions à l'intérieur d'un parti sont
particulièrement visibles dans le parti
républicain, qui a perdu la cohésion que lui
conférait l'anti-communisme qui, pendant la guerre froide,
unissait ses factions isolationniste et internationaliste.
Le comportement du Congrès en matière de
politique étrangère est également devenu
plus imprévisible. L'an dernier, le président de la
Chambre des représentants, M. Newt Gingrich, a tout
à coup suggéré que les États-Unis
reconnaissent Taïwan, revenant quelques jours plus tard sur
sa position. Malgré des décennies de soutien aux
initiatives visant la libéralisation des échanges
commerciaux, tels que l'ALENA, l'ex-chef de la majorité au
Sénat, M. Bob Dole, s'est plaint, en novembre dernier, que
les États-Unis « s'étouffaient » sur les
accords de libre-échange. En février dernier, M.
John Linder, représentant républicain de
Géorgie, qui en est à son deuxième mandat, a
voté en faveur de l'admission à l'OTAN de nouveaux
États d'Europe centrale, puis s'est ravisé quelques
mois plus tard, réclamant le démantèlement
de l'OTAN lors du débat sur le déploiement de
troupes américaines en Bosnie.
Plusieurs facteurs sont venus alimenter cet antagonisme acerbe
du Congrès à l'égard de la politique
extérieure. L'un a trait à l'ampleur du changement
survenu dans la composition du Congrès. Après les
raz-de-marée de nouveaux venus de 1992 et 1994,la Chambre
des Représentants est aujourd'hui composée, pour
plus de la moitié, de membres élus après la
chute du mur de Berlin. À en juger par les retraits
annoncés cette année, le nombre des renouvellements
devrait rester élevé. Le bagage et les opinions des
nouveaux membres confirment qu'ils ont été
élus pour leurs positions à l'égard de la
politique intérieure plutôt que pour des
préoccupations de politique étrangère.
Comparés à leurs aînés, les nouveaux
venus sont moins nombreux à afficher des états de
service armé, et ils ont des vues résolument
différentes en matière de politique
étrangère. Ils tendent à être moins
ouverts à l'aide étrangère et au
libre-échange. Jadis, les nouveaux élus du
Congrès étaient censés se montrer calmes et
dociles, mais les élus de la dernière vague ont
aidé à mener l'assaut contre plusieurs questions de
politique extérieure, telles que le déploiement de
troupes en Bosnie et le soutien du peso mexicain, défiant
souvent non seulement la politique du Président, mais
aussi celle de leurs propres chefs de file, tels que MM. Dole et
Gingrich.
Alors même que le Congrès voit l'arrivée
de voix plus extrêmes en politique étrangère,
il est en train de perdre quantité de ses voix les plus
modérées au sein des deux partis. Ainsi, au
Sénat, sur la liste des sénateurs qui ne brigueront
pas un nouveau mandat figurent les noms des démocrates Sam
Nunn de Géorgie et James Exon du Nébraska, et des
républicains William Cohen du Maine et Nancy Kassebaum du
Kansas, des sénateurs très respectés, qui
étaient perçus par leur parti respectif comme les
chantres d'une politique étrangère et d'une
politique de défense centristes. Cette «
désertion du centre » est l'expression de tendances
plus larges de la politique américaine. L'attirance
éprouvée par le Sud des États-Unis pour le
parti républicain et le désenchantement croissant
à l'égard des deux grands partis ont poussé
le centre de gravité vers les extrêmes, tant dans
les rangs démocrates que républicains. C'est ainsi
qu'à la Chambre, les chefs de file démocrates se
situent à la gauche des militants du parti, tandis que la
nouvelle majorité républicaine a donné
à son parti des cadres à coloration plus nettement
idéologique.
Les nouvelles positions affichées par le Congrès
en politique étrangère posent de véritables
problèmes, non seulement pour le gouvernement actuelle,
mais aussi pour celui qui lui succédera. Face à ce
peu d'intérêt manifesté pour la politique
étrangère et aux pressions de plus en plus vives
pour une réduction du déficit du budget
fédéral, il restera difficile de persuader le
Congrès d'allouer des crédits suffisants pour
plusieurs dossiers de politique extérieure et de
défense. Il sera également difficile aux
gouvernements d'empêcher que les pressions partisanes au
Congrès n'entraînent la politique américaine
dans un mouvement de balancier entre deux extrêmes,
notamment vis-à-vis de la Chine, de la Russie et d'autres
États avec lesquels les États-Unis doivent
poursuivre des stratégies axées sur la patience,
malgré des relations complexes et souvent difficiles.
La Constitution a encouragé « la lutte pour le
privilège de diriger la politique étrangère
des États-Unis », a écrit Edward Corwin,
expert aujourd'hui disparu. Il ne serait guère
réaliste de penser que les États-Unis puissent
exister sans tensions entre le Congrès et la
Maison-Blanche sur les questions de politique
étrangère. Cependant, les deux pouvoirs peuvent
être tentés d'utiliser cet antagonisme d'une
façon plus ou moins efficace. Le défi pour les
Congrès comme pour les présidents qui viendront
à l'avenir sera de respecter les prérogatives
institutionnelles de l'autre en politique
étrangère, tout en veillant à ce que le pays
puisse répondre de la façon énergique aux
possibilités comme aux enjeux les plus importants en
matière de sécurité.
Les objectifs de
politique étrangère des Etats-Unis
Revues
électroniques de l'USIA, volume 1, numéro 9,
juillet 1996