LES ÉTATS-UNIS ET LA SÉCURITÉ DE L'EUROPE


Chris Dell
Directeur adjoint chargé des affaires politiques
Office de la sécurité et des affaires politiques relatives à l'Europe
Bureau des affaires européennes et canadiennes du département d'État



(L'expansion de la zone de stabilité et de prospérité, l'inclusion d'anciens adversaires et l'intégration des États intéressés à un seul système de coopération, tels sont les principes qui sous-tendent la position des États-Unis vis-à-vis de la sécurité de l'Europe, déclare M. Dell. Dans l'article ci-après, il décrit les six orientations générales de ces principes, ainsi qu'une septième qui n'en est encore qu'au stade expérimental. Mme Jacqui Porth, rédactrice de l'USIA, a coordonné la rédaction de cet article.)


Nous avons deux défis fondamentaux à relever. Le premier consiste à affronter la question de la sécurité de l'Europe. À mon sens, il s'agit de renforcer le désir d'intégration, considérable et puissant, qui existe en Europe et de rassembler les structures de l'Ouest, qui passent pour un modèle de prospérité et de sécurité aux yeux des nouvelles démocraties d'Europe centrale.

Si nous réussissons à renforcer ce désir d'intégration, nous contribuerons à faire pièce à l'autre force très puissante qui s'exerce aujourd'hui en Europe, à savoir le risque de désintégration. La Bosnie en est l'exemple le plus évident et le plus tragique.

Le second défi de politique étrangère tient à la nécessité de renouveler le consensus qui alimente l'engagement des États-Unis en Europe et dans le monde. On s'accorde universellement à reconnaître le succès éclatant de l'approche que nous suivons à cet égard depuis 1945. Pour autant, il serait insensé de nier l'érosion de ce consensus aux États-Unis. Ce phénomène tient à un certain nombre de raisons aussi naturelles que compréhensibles.

La première est une question de génération. Les dirigeants des États-Unis qui ont fait la seconde guerre mondiale percevaient intuitivement que les États-Unis devaient maintenir leur engagement dans le monde. Ceux de la génération qui monte ont grandi à une époque de grande prospérité, et le chant de l'isolationnisme a peut-être des accents plus doux à leurs oreilles qu'à celles de leurs prédécesseurs.

La deuxième raison, bien évidemment, tient aux changements qui sont survenus depuis la fin de la guerre froide.

Le gouvernement Clinton a adopté une politique étrangère efficace et cohérente, qui devrait nous aider, de par sa conception même, à relever les défis auxquels nous nous heurtons, tant en Europe que dans le cadre des efforts que nous devons déployer pour renouveler le consensus sur l'engagement des États-Unis.

Sous la direction du président Clinton, les États-Unis se sont employés à définir non pas les principes auxquels ils s'opposent, mais ceux dont ils se font le champion dans cette ère nouvelle. Nous sommes partisans de l'expansion de l'Europe, c'est-à-dire de la zone de valeurs occidentales, de stabilité et de prospérité, de l'inclusion d'anciens adversaires dans cette zone et de l'intégration de tous les États européens intéressés à un seul système de coopération. Tels sont les principes fondamentaux qui unifient aujourd'hui notre conception de la sécurité et de la stabilité de l'Europe.

Les États-unis envisagent la question de la sécurité sous un angle ouvert. En Europe, on ne peut plus définir la sécurité dans le sens traditionnel de sécurité militaire ou d'arrangements en matière de défense. Il faut aussi en repenser les dimensions politiques, économiques et sociales.

Pourtant, il n'y a pas aujourd'hui en Europe d'institution qui soit capable à elle seule de faire face à tous ces aspects de la sécurité, ni aucune qui ait été conçue exclusivement à cette fin. Ce serait trop demander à l'OTAN, à l'Union européenne ou à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) que d'assumer seule ce fardeau. Ces institutions n'ont pas été créées à cette fin. Chacune, en revanche, possède des compétences et des forces spéciales, et notre approche vise à tirer parti des capacités uniques de chacune d'elles afin de créer une trame d'arrangements de coopération en matière de sécurité auxquels tous les États pourraient participer ; dans un tel contexte, l'intégration se définit non plus sous l'angle de l'adhésion à un club, mais sous celui d'arrangements concrets de coopération qui visent tous à réaliser des objectifs communs.

Cette approche de vaste portée comporte six « orientations ».

La première, c'est l'admission de nouveaux membres à l'Organisation du Traité de l'Atlantique-Nord.

La deuxième, c'est la poursuite énergique du resserrement des liens et l'objectif d'une coopération accrue entre la Russie et l'OTAN, parallèlement à l'action constante et délibérée que nous menons en vue de l'élargissement de cette organisation. Il n'est qu'à se rappeler certains des désaccords survenus à l'échelon ministériel en 1994, par exemple, pour constater les progrès considérables qui ont été faits : les relations entre l'OTAN et la Russie sont de nouveau en très bonne voie.

La Russie a mis en application son programme de Partenariat pour la paix et elle a commencé à rechercher avec l'Alliance les moyens d'étendre leurs relations au-delà de ce partenariat. Les États-Unis, pour leur part, viennent tout juste de nouer un dialogue avec la Russie concernant l'élaboration d'un cadre susceptible de s'appliquer aux futures relations entre cette dernière et l'Alliance. Récemment, on est venu à bout de difficultés relatives aux aspects pratiques des questions de commandement et on a mis les nouvelles règles en pratique en Bosnie, ce qui augure vraiment très bien de l'avenir.

La troisième orientation concerne le Partenariat pour la paix. Le gouvernement des États-Unis considère que ce programme s'est imposé de façon durable sur l'échiquier européen de la sécurité. Il offre de grandes possibilités pour l'avenir, parce que c'est la première institution fondée sur le triple critère du partenariat, de la coopération et de l'intégration, et non pas sur le principe de l'adhésion, au sens restreint du terme.

Le Partenariat pour la paix a été conçu dans l'optique d'une série de relations individuelles entre l'Alliance et des pays partenaires, ces derniers devant définir eux-mêmes le degré et l'étendue de la coopération souhaitée avec l'OTAN. Ils peuvent chercher à satisfaire tous leurs besoins en matière de sécurité et à d'autres égards, ou une partie seulement.

La quatrième orientation, c'est le soutien du gouvernement à l'intégration croissante de l'Union européenne ainsi qu'à son élargissement. L'intégration et l'élargissement sont perçus comme le complément de la croissance des autres institutions et de l'élargissement de l'OTAN.

La cinquième orientation, c'est le désir d'élargir le réseau déjà dense et très intéressant des liens tissés entre les États-Unis et l'Europe. Face à l'intégration croissante de l'Europe, nous sommes conscients de la nécessité de trouver de nouvelles formes de coopération entre les États-Unis et l'Union européenne. C'est l'une des tâches les plus intéressantes qui continueront de se présenter à nous au cours des quelques années à venir. L'Initiative transatlantique, annoncée à Madrid en décembre 1995, s'intéresse moins à l'économie qu'à l'idée d'un partenariat global dans l'arène politique.

La sixième orientation, c'est l'appui à la croissance, au renforcement et à l'approfondissement de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Cette organisation s'est révélée une institution extrêmement utile et intéressante. Elle a peut-être même dépassé les attentes de ses fondateurs.

À l'avenir, la croissance de l'OSCE dépendra de sa capacité à prévenir les crises et les conflits et à régler les conflits. Ces dernières années, son rôle a pris de l'importance. L'OSCE compte maintenant des missions sur le terrain dans douze pays qui faisaient autrefois partie de l'Union soviétique. Ces missions assurent une large gamme d'activités, notamment en matière de surveillance des élections et d'organisation de séminaires sur les conflits ethniques et de nationalités dans certains des États baltes.

Plus qu'en tout autre endroit, c'est en Bosnie que la croissance de l'OSCE sera mise à dure épreuve, puisque cette institution sera appelée à participer pleinement à l'application des accords de Dayton par le biais de la surveillance des élections, du règlement de conflits et de diverses autres techniques qu'elle a mises au point au cours de ses vingt années d'existence.

La Bosnie, qui constitue la septième orientation de la politique des États-Unis, servira de laboratoire dans lequel un grand nombre de ces principes théoriques et abstraits seront mis à l'essai dans des conditions très difficiles. Pour la première fois, de nouveaux États partenaires oeuvreront de concert avec l'OTAN : ce sera le cas de la Russie, de la République tchèque, de la Pologne, de l'Ukraine, de la Hongrie et de plusieurs autres pays qui sont prêts à mettre leur territoire à la disposition de l'opération « Joint Endeavor ». La Bosnie sera un lieu passionnant pour nos partenaires qui apprendront à collaborer avec l'Alliance et pour nous qui apprendrons à mieux les connaître. Nous comptons aussi voir l'Union européenne jouer un plus grand rôle en Bosnie et participer à sa reconstruction économique et sociale.

S'agissant du consensus aux États-Unis, les accords de Dayton ont fait évoluer le climat politique à Washington, qui est maintenant favorable à un rôle accru des États-Unis en Bosnie.

Nous avons de bonnes raisons d'être confiants quant au rôle des États-Unis à l'avenir. Les intérêts des États-Unis et ceux de l'Europe se confondent en tous points. Il existe une communauté transatlantique dans laquelle s'harmonisent pleinement les intérêts et les valeurs des uns et des autres. Aujourd'hui seule superpuissance au monde, les États-Unis n'ont pas la prétention de pouvoir tout faire pour tout le monde et de pouvoir faire cavalier seul. L'Alliance accueillera d'autres États qui partagent nos valeurs démocratiques et économiques et qui veulent, comme nous, que les États-Unis continuent d'être engagés dans le monde.

L'une des caractéristiques importantes de l'Initiative transatlantique, c'est qu'elle nous donne, pour la première fois, un plan d'action en vertu duquel les États-Unis et l'Europe envisagent d'unir leur action au-delà des frontières de l'Europe. Peu remarquée jusqu'à présent, cette composante revêtira probablement une importance considérable, parce que nous demandons à l'Europe de ne pas se limiter au petit nombre des États avec lesquels elle a une frontière commune, mais de renouer avec le rôle historique et mondial qu'elle jouait naguère. Dans la mesure où les Européens sont prêts à maintenir leur engagement, leur détermination aura pour effet de soutenir les États-Unis dans leur volonté de rester eux-mêmes engagés. La tâche est certes ardue, mais c'est probablement la tâche la plus indispensable à laquelle nous devions nous mesurer dans la perspective de notre partenariat de valeurs communes.

Les objectifs de politique étrangère des États-Unis
Revues électroniques de l'USIA, volume 1, numéro 4, mai 1996