LES SOMMETS AIDENT L'AMÉRIQUE LATINE À RÉSOUDRE SES PROBLÈMES


Interview de M. Richard Brown
coordonnateur principal du Sommet des Amériques



(La série de sommets qui a débuté en 1994 à Miami avec le Sommet des Amériques dans le but de renforcer la démocratie, d'atténuer la pauvreté et de promouvoir l'intégration économique et l'écodéveloppement en Amérique latine a donné aux pays démocratiques de la région « les bases d'une vision commune sur la façon de résoudre leurs problèmes fondamentaux », affirme M. Richard Brown, qui fait remarquer que tous ces pays, à l'exception de Cuba, participent à ces sommets. M. Brown a été précédemment ambassadeur des États-Unis en Uruguay et ministre adjoint de la défense chargé des affaires interaméricaines.)


Question - Le gouvernement Clinton encourage les sommets, la tenue de réunions régulières des dirigeants des pays d'Amérique, en tant que moyen de renforcer la démocratie et la prospérité économique dans la région. Vous jouez un rôle de premier plan dans ce processus. Quels succès ces sommets ont-ils permis d'obtenir ?

M. Brown - Depuis le sommet de Miami, en 1994, les pays de la région ont progressé de façon remarquable dans la mise en vigueur des vingt-trois initiatives contenues dans l'accord signé par les trente-quatre présidents démocratiquement élus qui participaient à cette réunion. L'ordre du jour de ce sommet était vaste. Il couvrait quatre domaines principaux : le renforcement de la démocratie, l'intégration économique de la région, l'atténuation de la pauvreté et l'écodéveloppement, les mesures que nous prenons pour protéger l'environnement.

Que trente-quatre pays se soient mis d'accord sur un ordre du jour aussi varié tenait du miracle, mais nous y sommes parvenus par voie de consensus. Il nous avait fallu environ sept mois pour négocier les documents de ce sommet, et je pense que nous avons tous été heureux, mais très surpris, des résultats obtenus.


Question - La récente réunion des ministres du commerce tenue à Carthagène a suscité des critiques du fait qu'elle n'a pas abouti à une décision sur les procédures à utiliser pour la négociation de la Zone de libre-échange des Amériques. Cela veut-il dire qu'on risque de renoncer aux sommets ?

M. Brown - Absolument pas. Nous avons enregistré d'énormes progrès dans le domaine des échanges. Nous avons tenu une réunion ministérielle à Denver, en juin 1995, où a été élaboré le plan d'action qui avait été exposé à Miami. L'accord de Denver a établi sept groupes de travail interaméricains chargés des questions commerciales cruciales qui se posent dans la région comme la réglementation douanière et phytosanitaire, des problèmes pratiques qu'il est nécessaire de régler pour réduire les barrières commerciales. Les attributions relatives à ces questions ont été précisées à Denver. La réunion ministérielle tenue en mars 1996 à Carthagène a fait progresser ce processus avec la formation de quatre autres groupes internationaux de travail. Il y a donc maintenant onze groupes qui s'emploient de façon permanente à résoudre des questions comme l'amélioration du régime de la propriété intellectuelle dans chaque pays. Nous avons donc réalisé de grands progrès depuis le sommet de Miami, tant à Denver qu'à Carthagène.

Les divergences sont évidemment inévitables dans un groupe de trente-quatre pays amis qui sont tous démocratiques et tous naturellement enclins à dire ce qu'ils pensent et à protéger leurs intérêts, mais cela ne nous empêchera pas de parvenir à une zone de libre-échange d'ici à 2005. Tous les pays d'Amérique sont décidés à atteindre cet objectif d'ici là. Nous nous heurtons parfois à des obstacles en chemin, mais nous enregistrons des progrès réguliers, et je suis convaincu que nous y parviendrons.


Question - Les sommets ne se rapportent pas tous au commerce. Ils portent également sur le renforcement de la démocratie, la prévention de la corruption, la lutte contre le trafic de la drogue. Quelles sont les initiatives qu'ils ont permis de prendre dans ces domaines ?

M. Brown - Votre remarque est très pertinente. Du fait de son extrême importance, le commerce a souvent tendance à dominer les manchettes, mais il faut souligner qu'il y a vingt-deux autres initiatives en cours de mise en application pour atteindre les objectifs définis à Miami.

En ce qui concerne le renforcement des institutions démocratiques, d'importants progrès ont été réalisés. C'est ainsi qu'à Buenos-Aires, en décembre 1995, tous les ministres de la justice du continent ont signé un communiqué traitant du blanchiment de l'argent. C'était la toute première fois que l'on définissait avec précision, dans cette région et dans le monde, le problème du blanchiment de l'argent et les mesures que les gouvernements s'engageaient à prendre pour s'attaquer à ce problème. Il s'agit donc d'un grand pas en avant qui revêt beaucoup d'importance pour toutes les populations d'Amérique.

À Caracas, en mars 1996, sous les auspices de l'Organisation des États américains, a été signée une convention contre la corruption, ce qui était également un événement inédit dans l'histoire de la région. Cette convention codifie les dispositions prises pour lutter contre la corruption, l'un des problèmes qui rongent le coeur même des institutions démocratiques de l'Amérique. En fait, nous adoptons dans cette région certaines des dispositions qui existaient déjà depuis longtemps aux États-Unis dans le cadre de la loi sur les tractations malhonnêtes avec l'étranger, dispositions qui empêchent nos sociétés de verser des pots-de-vin à des étrangers pour obtenir des contrats ou des marchés.

Je tiens à souligner que ce ne sont pas les États-Unis qui ont insisté en faveur de cette proposition, mais les pays latino-américains et les pays des Antilles. Ce sont eux qui ont fait figurer cette question à l'ordre du jour et dans le plan d'action adopté à Miami, et c'est sous leur impulsion que cette convention a été signée.


Question - De quelle façon ces accords modifieront-ils les relations entre les pays du continent ?

M. Brown - La convention contre la corruption, le communiqué sur le blanchiment de l'argent et d'autres projets (nous travaillons actuellement à l'élaboration d'un accord contre le terrorisme) montrent que, pour la première fois dans l'histoire du continent américain, nous travaillons sur la base d'un ordre du jour commun sur lequel nous nous sommes tous mis d'accord et nous sommes résolus à mettre en oeuvre le plan d'action que nous avons tous approuvé à Miami. Un profond changement s'est produit dans l'ensemble de nos relations. Nous travaillons maintenant à la solution de problèmes ayant des répercussions directes sur nos populations, qu'il s'agisse de la lutte contre la drogue, de la corruption, du terrorisme, ou du commerce. Toutes ces questions vont nous affecter, affecter nos enfants et nos petits-enfants. Le Sommet des Amériques tenu à Miami est donc à l'origine d'un changement très profond, et ces mesures en sont le résultat tangible.


Question - Quand vous jetez un regard en arrière sur votre longue carrière diplomatique, dont la majeure partie a été consacrée à l'Amérique latine, quels sont les changements les plus profonds que vous constatez dans les relations entre les États-Unis et les autres pays du continent ?

M. Brown - Nous avons maintenant la base d'une vision commune sur la façon de résoudre certains de nos grands problèmes. Quand on passe en revue l'histoire de nos relations avec ces pays, on peut voir très clairement les changements réalisés par le sommet de Miami. Il n'y a eu que trois sommets dans l'histoire du continent américain : le premier en 1956, le deuxième en 1967 et, enfin, celui de 1994. Les deux premiers n'ont guère été, pour les participants, qu'une occasion de poser pour les photographes. Cela tenait au fait que nous n'étions pas d'accord sur les questions fondamentales. Il n'existait alors, dans la région, aucun consensus sur l'idée que la démocratie, malgré toutes ses insuffisances et toutes ses difficultés, est la meilleure forme de gouvernement. Notre pays et quelques autres pensaient que la démocratie était la seule voie, mais il y en avait qui ne partageaient pas cette idée. Or, à l'époque du sommet de Miami, tous les dirigeants présents avaient été élus démocratiquement.

Sur la question de savoir comment parvenir au développement et améliorer la production économique, les idées ont également changé du tout au tout avec le temps, en Amérique latine. Tout le monde s'accorde maintenant à penser que l'économie de marché est plus productive que l'économie dirigée. À l'époque, l'économie semi-publique dominait en Amérique latine où l'État était généralement propriétaire d'importants secteurs économiques. À présent, les pays se privatisent, et cette privatisation s'opère de façon suivie depuis dix ans, si bien que le changement de point de vue sur ces deux questions de base a grandement influencé ce qui s'est passé dans la région.

Et il y a également un autre facteur : nous avions grandi avec l'idée de la guerre froide. Nous combattions l'Union soviétique et son empiétement sur l'Amérique latine par l'intermédiaire du gouvernement cubain de Fidel Castro, le seul, au fait, qui n'ait pas été invité à Miami.

Mais la guerre froide a pris fin. Le marxisme s'est révélé être une doctrine vouée à l'échec, aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique. Nous n'avions pas besoin de voir cet élément planer au-dessus de la tête des présidents réunis à Miami. Et cela a permis à chacun d'entre nous de parler librement des problèmes de nos sociétés et de nos économies respectives. Nous avons fait des progrès réels.


Question - Vous avez fait remarquer que Cuba était le seul pays à n'avoir pas été invité au sommet de Miami. Quelles sont les relations actuelles des États-Unis avec le gouvernement Castro ?

M. Brown - Comme nous l'avons maintes fois déclaré, si Castro devenait démocrate, s'il procédait à des réformes démocratiques, s'il respectait les droits de l'homme dans son pays, nous serions prêts à faire beaucoup de choses avec lui. Mais tant qu'il continuera à s'accrocher à des idées depuis longtemps dépassées et hors de propos et à demeurer le seul dictateur du continent américain, il nous sera extrêmement difficile de trouver un terrain d'entente avec lui.

Propos recueillis par Wendy Ross, journaliste de l'USIA

Les objectifs de politique étrangère des États-Unis,
Revues électroniques de l'USIA, volume 1, numéro 4, mai 1996