
Joseph Nye et William Owens
M. Joseph Nye est doyen de la l'Ecole
d'administration John Kennedy à l'Université
Harvard. Il a été ministre adjoint de la
Défense, chargé des affaires internationales,
durant le gouvernement de M. Clinton. M. William Owens est ancien
vice-président du Comité des chefs
d'état-major du gouvernement Clinton. Le texte ci-dessous
est extrait d'un article paru dans le numéro de mars-avril
1996 de
FOREIGN AFFAIRS.
Le pouvoir et les ressources de l'avenir
Plus que jamais auparavant, connaissance égale puissance. Le pays qui gérera le mieux la révolution de l'information sera plus puissant que tout autre. Et dans l'avenir prévisible, ce pays est les États-Unis. Outre leur puissance militaire et économique manifeste, ils possèdent un avantage concurrentiel plus discret grâce à leur capacité de recueillir et de traiter les données, d'agir sur la base de ces informations et de les diffuser, et leur avance dans ce domaine, selon toute vraisemblance, ne fera que croître au cours de la prochaine décennie. L'avantage des États-Unis en la matière provient des investissements réalisés durant la guerre froide et de l'ouverture de la société américaine, grâce à quoi ils dominent les grandes techniques des communications et du traitement de l'information : surveillance basée dans l'espace, radiodiffusion directe, ordinateurs à grande vitesse, et ils possèdent des capacités inégalées lorsqu'il s'agit d'intégrer des systèmes d'information complexes.
Les capacités des États-Unis dans le domaine de l'information peuvent avoir un effet dissuasif et parer aux menaces militaires classiques à relativement faible coût. Dans un monde où les notions d'arrêt, de parapluie nucléaire et de dissuasion classique ont évolué, la supériorité des États-Unis en matière d'information peut resserrer les relations intellectuelles entre la politique étrangère et la puissance militaire et offrir de nouvelles modalités de maintien de la prépondérance américaine au sein des alliances et des coalitions ad hoc.
Cet avantage est d'une égale importance en tant que multiplicateur des forces de la diplomatie, y compris de la « force douce » qui vient de l'attrait de la démocratie américaine et de l'économie libérale. Les États-Unis peuvent tirer parti de leurs ressources en information pour établir des dialogues sur la sécurité avec la Chine, la Russie et autres grandes puissances et les empêcher de devenir hostiles, et pour empêcher des États tels que l'Iran et l'Irak, déjà hostiles, de devenir puissants. L'avantage des États-Unis en matière d'information leur permet aussi d'appuyer les nouvelles démocraties et de communiquer directement avec les populations des régimes non démocratiques. Il a par ailleurs son utilité pour prévenir ou résoudre les conflits régionaux et pour faire face aux grands dangers de l'après-guerre froide, notamment la criminalité internationale, le terrorisme, la prolifération des armes de destruction massive et la dégradation de l'environnement.
Pourtant, deux problèmes conceptuels empêchent les États-Unis de réaliser ici leur plein potentiel. Le premier est la persistance d'une pensée périmée qui apprécie mal l'importance du pouvoir de l'information. Les éléments traditionnellement utilisés pour évaluer la puissance militaire, le produit national brut, la population, l'énergie, les territoires et les ressources minérales, continuent de dominer les débats sur l'équilibre des forces...
Le second problème provient d'une incompréhension de la nature de l'information. Il est facile de suivre et de prévoir la croissance des capacités de traitement et d'échange d'informations. La révolution de l'information, par exemple, en est clairement au stade de la formation, et il est prévisible que le stade suivant apportera la convergence des technologies clés, telles que la numérisation, l'informatique, la téléphonie, la télévision et la localisation globale GPS précise. En revanche, il est beaucoup plus difficile de saisir les implications de l'augmentation des capacités en matière d'information, en particulier de leurs interactions. La puissance d'information est également difficile à cerner car elle a une incidence sur toutes les autres sources de puissance, militaire, économique, social et politique, dont elle atténue ou accroît la force selon le cas...
Capacités militaires et information
Le caractère des forces armées des États-Unis change, peut être plus rapidement que l'on ne s'en rend compte ; sous l'effet de la révolution de l'information, une révolution des affaires militaires est imminente. Cette révolution menée par les États-Unis résulte des progrès réalisés dans plusieurs domaines technologiques et, chose plus importante, de la capacité de relier ces divers progrès et de formuler des doctrines, des stratégies, et des tactiques qui tirent parti au maximum des nouveaux apports technologiques.
L'acronyme américain ISR désigne les activités de collecte des renseignements, de surveillance et de reconnaissance ; le C4I évolué désigne, quant à lui, les technologies et les systèmes de commandement, contrôle, communications, traitement par ordinateur et renseignement. Le progrès militaire le plus connu grâce aux vidéos de tirs guidés de munitions lors de l'opération « Tempête du désert » est peut-être celui de la force de précision. Cette notion est plus large qu'on ne pourrait le penser, étant donné qu'il s'agit ici de la capacité générale d'utiliser une force létale avec une rapidité, une portée et une précision accrues.
En partie du fait de leurs investissements passés, fortuitement pour certains, les États-Unis ont devancé les autres nations dans chacun de ces domaines et progressent à une vitesse qui est appelée à s'accélérer de manière spectaculaire au cours des prochaines années...
Ces technologies permettent de réunir, de classer, de traiter, de transférer et d'afficher des informations sur des événements d'une haute complexité qui couvrent de vastes régions géographiques. Ceci ne présente pas uniquement un intérêt guerrier. Dans un monde en rapide évolution, l'information événementielle devient un élément essentiel des relations internationales, de la même façon que la menace et l'usage de la force militaire étaient considérés comme des sources de puissance cruciales dans une conjoncture internationale dominée par les confrontations possibles entre superpuissances.
Il y a eu une explosion de l'information. Toutefois, certains types de données, précises, opportunes, compréhensibles, ont plus de valeur que d'autres. Les puissantes images vidéo telles que celles des réfugiés rwandais fuyant devant les horreurs des haines tribales peuvent émouvoir le monde entier et appeler à l'action. Mais les connaissances précises sur le nombre de réfugiés, leur destination, leurs déplacements et leur situation sont indispensables pour agir de manière efficace.
Les renseignements militaires sur la situation, les activités, et les capacités des forces armées conservent une grande importance, car l'intervention militaire est toujours perçue comme la solution de dernier recours pour régler les différends. Et surtout, les préoccupations concernant l'utilisation des forces armées déterminent dans une large mesure la conduite des nations.
L'interdépendance croissante des nations du monde ne sera pas nécessairement source d'harmonie. Elle a pour effet, en revanche, d'amener des publics extérieurs aux situations locales à s'intéresser aux forces militaires. L'intervention directe des forces armées n'évoque plus le spectre de l'escalade mondiale jusqu'à l'holocauste nucléaire, mais elle reste une activité dangereuse et coûteuse...
Le concept de dissuasion sur lequel repose tout le système de systèmes en cours d'élaboration aux États-Unis suppose l'existence d'une force militaire suffisamment puissante pour résister à toute action étrangère sans que les forces américaines s'exposent à des risques ou à des coûts proportionnés. Les nations qui envisagent une confrontation armée devront savoir que les États-Unis seront en mesure de contrer leur initiative et de riposter en ne s'exposant qu'à des risques minimes...
Le parapluie de l'information
Les technologies de l'information qui définissent les capacités militaires émergentes des États-Unis viennent modifier la théorie de la dissuasion classique. La menace du recours à la force militaire n'est pas un choix que les Américains feront automatiquement ou à la légère et elle a toujours des effets secondaires indésirables. À une époque où les « mesures douces » prennent une importance croissante en affaires internationales, les menaces et l'arrogance et la belligérance qui tendent à les accompagner s'opposent à l'image de la raison, de la démocratie et du dialogue ouvert et sont difficilement conciliables avec elle.
Mais les capacités militaires américaines émergentes, en particulier celles qui favorisent la compréhension en temps réel d'événements intéressant une vaste région géographique, peuvent atténuer cette opposition. Elles autorisent, par exemple, une transparence considérablement plus grande avant la crise. Si les États-Unis sont disposés à partager cette transparence, ils seront mieux à même, avant que l'agression ne se produise, de former des coalitions qui s'y opposeront. Elles peuvent également avoir des effets moins précis, car toutes les nations évoluent aujourd'hui dans un monde ambigu, qui n'est pas toujours ni bienveillant ni lénifiant.
Dans ce contexte, les capacités émergentes des États-Unis supposent l'exercice d'un effet de levier auprès de leurs alliés, analogue à celui de la dissuasion nucléaire élargie. Le parapluie nucléaire était une structure coopérative, reliant les États-Unis à tout un ensemble de nations amies, alliées et neutres de manière mutuellement avantageuse. C'était là une réaction logique face à la préoccupation centrale en matière de relations internationales qu'était la menace d'une agression soviétique.
Dans la conjoncture actuelle, la préoccupation centrale est l'ambiguïté quant au type et au degré de la menace, et la base de la coopération est la capacité d'élucider et de dissiper cette ambiguïté.
À l'ensemble de règles générales et de significations floues imposé jadis par la guerre froide a succédé une ambiguïté encore plus profonde en ce qui concerne les événements internationaux. Lorsque la quasi totalité des pays observaient le monde par les lunettes de la guerre froide, ils le voyaient plus ou moins de la même façon. Pour tous les pays du globe, le caractère et la complexité d'une guerre civile dans les Balkans étaient infiniment moins importants que la perturbation survenant dans la région, événement susceptible, en soi, de déclencher un affrontement militaire entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie. Les détails des accrochages entre gardes-frontières chinois et soviétiques n'avaient pas d'importance véritable ; ce qui importait, c'était le schisme qui apparaissait au sein de l'une des grandes coalitions du monde. Aujourd'hui, les détails semblent avoir acquis beaucoup plus de poids. Le cadre structurant de la guerre froide ayant disparu, il est plus difficile d'évaluer les implications des événements et tous les pays veulent en savoir plus long sur les faits et leurs causes pour déterminer en quoi ils sont importants et quelles sont les mesures à prendre. Autant que l'on puisse le prévoir, l'aptitude à diriger les coalitions proviendra moins des capacités militaires d'écraser l'ennemi que de celles de dissiper rapidement l'ambiguïté de situations porteuses de violence, de réagir de manière souple et, si besoin est, de faire usage de la force avec précision et exactitude.
La composante fondamentale de ces nouvelles capacités, la connaissance et la compréhension des situations, est fongible et divisible. Les États-Unis peuvent partager leurs connaissances en tout ou partie avec qui bon leur semble. Les bénéficiaires seraient alors mieux à même de prendre des décisions dans un monde qui ne leur veut pas que du bien et, s'ils décidaient de se battre, pourraient atteindre le même degré de domination militaire que les États-Unis.
Ces capacités constituent le parapluie de l'information. Comme la dissuasion nucléaire élargie, elles pourraient être la base de relations mutuellement bénéfiques. Les États-Unis fourniraient les informations sur la situation, en particulier sur les questions militaires présentant un intérêt pour les autres pays, lesquels, susceptibles de bénéficier de renseignements sur un événement ou une crise, seraient plus enclins à collaborer avec les États-Unis.
De telles relations ont déjà commencé d'être établies. Elles ont pris naissance lors du conflit des Malouines et se développent actuellement dans les Balkans. Les États-Unis fournissent aujourd'hui la majeure partie des renseignements situationnels dont disposent la Force d'exécution, la Force de protection des Nations unies, les membres de l'OTAN et les autres pays impliqués dans le conflit de cette région ou concernés par le conflit. Il est concevable que les États-Unis jouent un rôle semblable de centrale de renseignements pour d'autres crises ou affrontements militaires potentiels, qu'il s'agisse d'élucider la situation dans les îles Spratly (mer de Chine méridionale) ou de dissiper les ambiguïtés et la confusion au milieu desquelles se déroulent les opérations humanitaires au Cambodge et au Rwanda. Une connaissance situationnelle exacte, en temps réel est l'élément clé qui, au sein des coalitions, permet de s'entendre sur les mesures à prendre ; elle est également essentielle pour utiliser de manière efficace les forces armées, quels que soient le rôle et la mission qui leur sont assignés...
Tout ceci exige un partage sélectif de ces connaissances qui permettent aux États-Unis de dominer l'espace de bataille, et aussi de leurs capacités de C4I et de leur force de précision. Ce partage est sans doute difficilement acceptable dans l'optique traditionnelle et il faudra surmonter les préjugés de longue date qui s'opposent à l'ouverture et à la générosité dans le domaine général du renseignement. Cette attitude était justifiée dans le passé par deux arguments : le premier était que la divulgation d'une quantité excessive des meilleures informations présentait le risque de révéler et peut-être de perdre les sources et les méthodes utilisées dans leur obtention ; le second était que le partage des informations dévoilerait ce que les États-Unis ne savent pas, portant ainsi atteinte à son statut de superpuissance.
La validité de l'argumentation est encore plus douteuse aujourd'hui qu'hier. Les États-Unis ne participent plus à un jeu à somme nulle qui fait de toute révélation des capacités une perte potentielle pour eux et un gain pour un adversaire implacable. La situation actuelle se présente sous un jour différent. D'une part, la disparité entre les États-Unis et les autres pays est très nette. Les investissements des États-Unis en matière d'ISR, en particulier dans les éléments de ce type de système basés dans l'espace qui exercent un fort effet de levier, dépassent ceux de tous les autres pays réunis, et les États-Unis ont une avance considérable en ce qui concerne le C4I ainsi que la force de précision...
Certains autres pays pourraient égaler les réalisations futures des États-Unis, mais en tout état de cause pas aussi rapidement. La révolution est menée par les techniques disponibles dans le monde. La numérisation, le traitement par ordinateur, le positionnement mondial précis et l'intégration des systèmes, des bases technologiques sur lesquelles reposent toutes les autres nouvelles capacités, sont à la portée de tout pays qui a les moyens financiers et la volonté de les utiliser systématiquement pour améliorer ses capacités militaires. Mais l'exploitation de ces techniques peut être onéreuse et surtout, aucune incitation particulière ne pousse les autres pays à se doter du système de systèmes que les États-Unis sont en train de mettre au point, tant qu'ils estimeront que ce système ne constitue pas une menace pour eux. Une symbiose internationale s'établit progressivement et la décision de la part des nations de faire de la révolution de l'information une course à l'information dépendra de la manière dont les États-Unis utiliseront leur avance. S'ils ne partagent pas leurs connaissances, ils encourageront les autres nations à les égaler. Le partage sélectif de ces capacités est donc l'option qui permet aux États-Unis non seulement de conserver la direction de la coalition, mais également de maintenir leur supériorité militaire...
Le côté bienveillant de la force de l'information
L'une des ironies du XXIème siècle est que les théoriciens marxistes, tout comme leurs critiques, tel George Orwell, avaient vu juste en notant que les progrès technologiques peuvent modeler profondément les sociétés et les gouvernements, mais qu'ils se sont tous trompés sur la façon dont cela se produirait. Il est apparu que les changements technologiques et économiques exerçaient pour la plupart une influence multiplicatrice favorable à la libéralisation des marchés et non pas une influence répressive renforçant le pouvoir central.
L'un des facteurs de ces remarquables changements en Union soviétique a été la réalisation, de la part de Mikhaïl Gorbatchev et d'autres dirigeants, que l'économie soviétique ne pourrait passer du stade du développement extensif, industriel, à celui du développement intensif, post-industriel, s'ils ne relâchaient pas les restrictions frappant tous les équipements, allant des ordinateurs aux photocopieuses, pouvant servir à diffuser des idées politiques diverses. Les dirigeants chinois ont tenté de résister à ce raz-de-marée en limitant l'utilisation des télécopieurs... Mais leurs efforts ont échoué et l'on assiste aujourd'hui en Chine à une prolifération non seulement des télécopieurs, mais également des antennes paraboliques...
Cette nouvelle conjoncture politique et technologique offre aux États-Unis un terrain favorable à l'utilisation de leurs puissants instruments de force douce, afin de faire connaître plus largement leurs idéaux, idéologies, culture, modèle économique, et institutions sociales et politiques et de tirer parti de leurs réseaux commerciaux internationaux et de leurs réseaux de télécommunication...
Dans cet environnement riche en informations, les responsables chargés de quatre tâches vitales peuvent profiter de l'avantage comparatif des États-Unis en information et en force douce. Les tâches dont il s'agit sont : le soutien de la transition démocratique des derniers pays sous régime communiste et autoritaire, la protection contre les rechutes des nouveaux régimes démocratiques encore fragile, la prévention ou la résolution des conflits régionaux, et la lutte contre les menaces de terrorisme, la criminalité internationale, la prolifération des armes de destruction massive, et les atteintes à l'environnement global. Chacune de ces tâches exige une étroite coordination des composantes militaires et diplomatiques de la politique étrangère américaine.
Relations avec les régimes totalitaires et appui à la démocratisation
Nombre de régimes non démocratiques ont survécu à la guerre froide : outre les pays communistes tels que la Chine et Cuba, il existe des États qui ont des gouvernements autoritaires, dont les membres n'ont pas été élus et dont la domination repose sur des bases sociales, ethniques, religieuses ou familiales. Les gouvernements de certains de ces pays, notamment la Libye, l'Iran, l'Irak et la Corée du Nord, ont tenté de se doter d'armes nucléaires, ce qui inspire de très graves inquiétudes. La politique des États-Unis à leur égard est déterminée en fonction de leur situation respective et de leur comportement sur le plan international. Les États-Unis devraient continuer de traiter de manière différente avec ceux de ces pays, la Chine par exemple, qui semblent désireux de s'intégrer à la communauté internationale, tout en continuant de réfréner les pays, tels que l'Irak, qui n'offrent aucun espoir de changement. Que ce soit pour encourager les régimes non démocratiques à se démocratiser ou pour les isoler, les États-Unis feront bien d'agir auprès des populations, en les tenant au courant des événements mondiaux et en les préparant à construire une société de marché démocratique quand l'occasion s'en présentera.
Les organisations telles que l'Agence d'information des États-Unis (USIA) sont essentielles pour appuyer la transition et l'avènement de régimes démocratiques. Ici encore, la Chine fournit un exemple instructif. L'organe de diffusion internationale de l'USIA, la Voix de l'Amérique, est devenue ces dernières années la principale source de nouvelles pour 60 % des Chinois éduqués...
Protection des nouvelles démocraties
Des démocraties ont émergé du bloc soviétique et des régimes autoritaires d'autres régions, telles que l'Amérique latine où, pour la première fois, tous les pays excepté Cuba, ont un gouvernement élu. La principale tâche des États-Unis consiste donc à empêcher leur retour à l'autoritarisme...
Un programme important à cet égard est le programme international d'éducation et de formation militaires (IMET). Lancé dans les années 1950, il a formé plus d'un demi-million d'officiers supérieurs étrangers aux méthodes militaires américaines, et aux relations démocratiques entre civils et militaires. Avec la fin de la guerre froide, l'IMET a été étendu pour répondre aux besoins des nouvelles démocraties ; il fait une large place à la formation des civils pour les préparer à superviser les organismes et les budgets militaires...
Prévention et résolution des conflits régionaux
Les conflits communaux, ou les conflits résultant de concurrences ethniques ou religieuses ou de questions d'identité nationale, s'enveniment souvent sous l'effet de campagnes de propagande lancées par des dirigeants démagogues, notamment par des autocrates qui souhaitent faire oublier leurs propres échecs, dorer leur blason nationaliste et saisir le pouvoir. Or, les progrès rapides du téléphone, de la télévision et des autres formes de télécommunications dans les pays en développement ouvrent une porte aux campagnes d'information de l'USIA et d'autres organismes pour lutter contre la mobilisation et l'unification artificielles résultant de la propagande ethno-nationaliste. À l'occasion, la technologie militaire américaine permet de supprimer ou de brouiller les émissions radio-télévisées qui incitent à la violence, tandis que l'USIA peut fournir des reportages objectifs et dénoncer la désinformation...
La négociation de l'accord de paix en Bosnie, qui a eu lieu à Dayton (Ohio) l'automne dernier, illustre l'aspect diplomatique de la force de l'information. Les États-Unis sont parvenus à un accord là où durant des années d'autres groupes de négociateurs avaient échoué. Cette réussite est due en partie à leur supériorité en matière d'information. La capacité de surveiller toutes les parties sur le terrain a contribué à donner confiance dans l'efficacité de la vérification de l'application des accords et le fait d'avoir des cartes détaillées de la Bosnie a réduit les possibilités de malentendus...
Crime, terrorisme, prolifération des armes et dégradation de l'environnement
La quatrième tâche consiste à utiliser les ressources de la technologie de l'information américaine pour lutter contre le terrorisme international, la criminalité internationale, le trafic des stupéfiants, la prolifération des armes de destruction de masse et la dégradation de l'environnement mondial. Le directeur de la CIA, M. John Deutch, a axé les efforts de son agence sur les quatre premiers points, tandis que le nouveau bureau du Département d'État chargé des affaires mondiales s'est saisi des questions relatives à l'environnement mondial. L'information a toujours été le meilleur instrument de prévention du terrorisme et de riposte et les États-Unis peuvent mettre en oeuvre à l'étranger les mêmes capacités de traitement de l'information que celles utilisées par le FBI dans le pays pour appréhender et faire condamner les auteurs de l'attentat à la bombe du « World Trade Center »...
Les États-Unis ont tiré parti de leurs ressources en matière d'information pour dévoiler le programme d'armement nucléaire de la Corée du Nord et négocier un accord détaillé de démantèlement, pour découvrir à ses débuts la coopération nucléaire de la Russie et de la Chine avec l'Iran et la décourager, pour appuyer les inspections des installations nucléaires irakiennes par l'ONU et pour contribuer à sauvegarder les réserves d'uranium enrichi dans toutes les anciennes républiques soviétiques. Et les preuves de plus en plus nombreuses de l'existence de dangers grandissants pour l'environnement, tels que le réchauffement planétaire et l'appauvrissement de la couche d'ozone, réunies et diffusées en grande partie par des chercheurs et des organismes du gouvernement américains, ont aidé les autres pays à comprendre les problèmes et peuvent maintenant servir à formuler des solutions efficaces par rapport au coût...
Le siècle américain
La fin de l'époque que le fondateur de l'hebdomadaire Time, M. Henry Luce, a baptisée « le siècle américain » a été déclarée plus d'une fois, prématurément, par les apôtres du déclin. En fait, c'est le XXIème siècle et non pas le XXème qui sera le plus fortement marqué par la prééminence des États-Unis. L'information est le nouveau matériau de l'édifice international, et les États-Unis sont mieux positionnés que quiconque pour multiplier le potentiel de leurs sources de puissance dure et douce par l'information. Ce n'est pas dire qu'ils pourront agir unilatéralement, et encore moins de manière coercitive, pour atteindre leurs objectifs internationaux. L'avantage de l'information en tant qu'assise de la force est que si elle peut accroître l'efficacité de la puissance militaire brute, elle démocratise aussi inéluctablement les sociétés. Les régimes communistes et autoritaires qui espéraient maintenir leur pouvoir centralisé tout en récoltant les bénéfices économiques et militaires des technologies de l'information ont découvert qu'ils avaient signé un pacte faustien.
Les États-Unis peuvent accroître l'efficacité de leurs forces militaires et assurer la sécurité mondiale, ce qui leur permettra de faire usage de la force douce, domaine dans lequel ils possèdent un avantage comparatif. Toutefois, une stratégie établie sur ces bases exige que soient réunies certaines conditions préalables. Les technologies et les programmes de défense nécessaires, l'ISR, le C4I et la force de précision, doivent être financés de manière adéquate...
Les circuits diplomatiques et publics de diffusion qui permettent de mettre en oeuvre les ressources en informations et de bénéficier des avantages qui en découlent doivent être maintenus... Il convient que le Congrès ... appuie activement les efforts déployés par l'USIA pour exploiter les nouvelles techniques, y compris la nouvelle équipe chargée des médias électroniques dont la tâche est de créer, pour l'Internet, des pages d'accueil dont le thème est la démocratisation, la création de marchés libres et leur fonctionnement.
La dernière condition et la plus fondamentale est la préservation du type de nation qui donne à la force douce américaine tout son attrait. Ces dernières années, cet instrument de politique étrangère d'une valeur inestimable a été mis en cause du fait de la perception internationale grandissante d'une Amérique assaillie par le crime, la violence, l'abus des stupéfiants, les tensions raciales, la désintégration de la famille, l'irresponsabilité budgétaire, les blocages politiques et un discours politique de plus en plus acrimonieux d'où ressortent en gros titres les points de vue les plus extrêmes. La politique étrangère et la politique intérieure des États-Unis sont indissociablement liées. Une saine démocratie sur le sol national, rendue accessible dans le monde entier par des moyens de communications modernes, peut favoriser l'expansion de la communauté pacifique des démocraties, et c'est là, en dernière analyse, la meilleure garantie de la sécurité, de la liberté et de la prospérité mondiales.
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