
Steven Goldstein, directeur des programmes pour la
coordination intersectorielle et internationale de la Fondation
nationale des Sciences, voit en l'Internet un instrument puissant
favorable à l'avènement d'économies ouvertes
et compétitives et de régimes politiques
libres.Certains pays interdisent l'accès à
l'Internet à certaines personnes, certaines entreprises et
certains organismes non gouvernementaux, pour continuer de
contrôler l'information dont dispose leur population sur
leur gouvernement et sur le monde extérieur. Certains pays
limitent l'accès à ce nouvel instrument de la
Révolution de l'information pour protéger de
lucratifs monopoles d'État. Mais les individus et les
groupes de ces pays trouvent le moyen de contourner les monopoles
nationaux.
Question - Est-ce que ce sont les gouvernements, les entreprises ou les gens qui prennent l'initiative de développer l'Internet, pour en élargir l'accès dans les pays développés et en développement ?
M. Goldstein - Il est difficile de répondre à cette question parce que chaque pays est différent des autres. Dans un questionnaire à choix multiples, je dirais : tous les trois. Je pense que l'Europe, du moins l'Europe de l'Ouest, et un certain nombre de pays de l'Europe de l'Est ressemblent beaucoup aux États-Unis en ce que l'Internet y est utilisé dans la plupart des secteurs de la société.
Les États-Unis sont peut-être de trois à cinq ans en avance, mais l'écart se comble rapidement, en particulier pour l'Europe. Ce qui fait que nous sommes peut-être en avance, c'est qu'il y avait en Europe des monopoles des services de télécommunications. Les prix étaient très élevés, plusieurs fois supérieurs aux prix payés par les usagers américains, ce qui a freiné quelque peu la croissance.
D'autre part, dans les monopoles, les fournisseurs n'ont pas à tenir compte des besoins des consommateurs autant que les sociétés en situation de concurrence. Il a donc été plus difficile pour les fournisseurs de services d'Internet d'obtenir dans d'autres pays l'infrastructure de télécommunications dont ils ont besoin pour fonctionner. Dans certains cas, les entreprises monopolistiques essaient d'établir leurs propres services d'Internet et il est donc de leur intérêt de limiter la croissance des fournisseurs de services concurrents ; et comme ils contrôlent l'infrastructure, ils peuvent contrôler leurs concurrents.
Il en est ainsi en Chine. Le ministère des Postes et Télécommunications contrôle la majorité des circuits, et voulait contrôler l'Internet de manière à en être le seul fournisseur. Mais certains autres ministères ont également accès aux moyens de télécommunications et ils développent actuellement des réseaux concurrentiels. Les efforts du ministère des Postes et Télécommunications visant à monopoliser l'Internet n'empêchent donc pas celui-ci de connaître une croissance rapide dans certains domaines.
Par exemple, il existe le Réseau d'éducation et de recherche de Chine, réseau principalement universitaire, qui se développe rapidement bien que son infrastructure soit en grande partie celle du ministère des Postes et Télécommunications. Je ne suis pas en train de dresser un réquisitoire contre la Chine : la même chose se produit dans plusieurs autres pays.
Question - Qui s'efforce de fournir d'autres options aux monopoles d'État et de quelle manière procède-t-on ?
M. Goldstein - En règle générale, la croissance de l'Internet est due à des entrepreneurs dynamiques, qu'ils appartiennent aux pouvoirs publics ou à des organismes non gouvernementaux (ONG), ou tout simplement au secteur privé. Et dans tous les pays où l'Internet est présent, il connaît une croissance exponentielle, explosive.
Au début, c'est du secteur universitaire qu'est venue la croissance, souvent après des difficultés de délivrance des permis d'exploitation par l'administration. L'exemple du Pérou est typique à cet égard. Le Réseau universitaire du Pérou a connu une croissance extrêmement rapide après avoir surmonté les objections de l'administration qui souhaitait contrôler ce nouveau mode d'acheminement des informations et qui, bien que techniquement incapable de fournir les services, ne voulait pas permettre à d'autres de le faire.
Un phénomène intéressant s'est alors produit au Pérou. Le monopole des téléphones a été repris par Telephonic de Hispana, service espagnol des postes, télégraphes et téléphones. Telephonic de Hispana a acheté les droits monopolistiques à un certain nombre de PTT d'Amérique latine, a offert un service d'Internet et essaie d'éliminer les services de l'Internet universitaire.
Question - Vous considérez donc que tous les pays devraient autoriser une certaine concurrence dans les services de télécommunications ?
M. Goldstein - C'est l'un des principes que le vice-président Al Gore a énoncés dans la proposition d'Infrastructure mondiale des télécommunications (IMT), celui de promouvoir la libre concurrence et le libre accès. Le vice-président s'était déjà déclaré en faveur de ce principe lors du Sommet des Amériques, en décembre 1994. Nous croyons que la fourniture de services sur des bases concurrentielles est avantageuse pour tous.
Question - Comment les gouvernements des pays développés et en développement utilisent-ils l'Internet ?
M. Goldstein - Les gouvernements se servent de l'Internet de deux manières. D'abord, ils l'utilisent comme n'importe quel autre service commercial le ferait, à des fins de communication interne ou de communication avec les clients. Et puis ils l'utilisent pour fournir des services, des services d'information.
C'est ainsi que les États-Unis et le Canada, et je suppose un grand nombre d'autres pays, possèdent des pages d'accueil du Web très utiles, où vous pouvez trouver des renseignements, télécharger des formulaires, obtenir les noms et les adresses des personnes avec lesquelles vous voulez prendre contact. Certains des noms sont des hyperliens ; en cliquant sur ces noms sur la page Web, vous pouvez envoyer des messages par courrier électronique aux fonctionnaires gouvernementaux. Donc ils l'utilisent pour leurs informations internes et pour fournir des renseignements au public.
Je crois que le premier gouvernement qui ait adopté le Web était celui du Costa-Rica.
Question - Comment cela s'est-il passé ? Comment les Costa-Ricains ont-ils procédé ?
M. Goldstein - Comme je suis mauvais historien, je ne me souviens pas de la date. Mais au moment où le gouvernement des États-Unis commençait à envisager la possibilité d'utiliser le Web, le gouvernement du Costa-Rica avait adopté la technique de l'Internet pour la conduite de ses affaires. Et l'une des raisons, c'est qu'il y a une loi au Costa-Rica sur la culture informatique qui exige que tous les citoyens sachent se servir d'un ordinateur. C'est au programme d'enseignement des écoles. Même dans les villages les plus isolés, les écoles ont un ordinateur, et les enfants apprennent à s'en servir. Le résultat, c'est qu'au niveau national, la plupart des gens accepteront les ordinateurs, de la même manière qu'ils acceptent les appareils électro-ménagers.
Quand l'Internet s'est implanté au Costa-Rica, il était donc tout naturel que, tôt ou tard, le gouvernement s'en serve. Il y a en fait trois catégories d'utilisateurs ou trois secteurs de l'Internet au Costa-Rica : le secteur de l'enseignement, le secteur public et le secteur commercial.
Question - Est-ce que les ONG, comme les établissements d'enseignement, utilisent beaucoup l'Internet en dehors des États-Unis ?
M. Goldstein - Certainement. Mais il faut dire que les ONG sont probablement parmi les organismes les plus défavorisés pour accéder à l'Internet, principalement parce qu'elles manquent de fonds.
J'ai entendu ce raisonnement dans un grand nombre de pays : « Nous faisons beaucoup de bien au pays, disent les ONG, et nous avons des moyens financiers très limités ; il faudrait nous donner le même accès qu'au secteur de l'enseignement. »
Ce à quoi le secteur de l'enseignement répond généralement : « Attention, pas si vite ; on nous a accordé (dans certains pays) des tarifs particulièrement bas en raison de notre importance pour le pays et pour la croissance du pays, mais il a été stipulé que nous ne pourrions pas autoriser qui que ce soit d'autre, hors de l'enseignement, à utiliser le réseau. Alors vous, les ONG, vous devez demander des services à quelqu'un d'autre. » Et quand les ONG demandent à un autre fournisseur s'il peut leur donner accès à l'Internet, elles se font dire : « Certainement. Mais ce sera au même tarif que les autres utilisateurs. » Et les ONG de répondre : « Mais c'est trop cher pour nous. »
Par ailleurs, dans certains pays, beaucoup d'universitaires peuvent être assimilés à « l'establishment » alors que les ONG font souvent partie de groupes anti-establishment. De sorte qu'il y a ici aussi une forme de lutte des classes.
Question - Est-ce que l'Internet contribue à développer le « village mondial », pour utiliser une expression très répandue ?
M. Goldstein - La chose est déjà faite. Par exemple, si vous voulez faire du tourisme dans un pays donné, vous pouvez trouver tous les renseignements dans les pages du Web consacrées au pays en question. Souvent, vous pouvez réserver votre hôtel, vos excursions et trouver des renseignements sur les concerts. Vous pouvez souvent payer par carte de crédit, parce qu'il existe des systèmes antivol sur l'Internet. En fait, avec un peu de persévérance et quelques heures de recherche, vous trouvez des informations sur pratiquement tout ce que vous voulez en n'importe quel point du globe.
Et surtout, et je crois que c'est la chose la plus importante, il existe de multiples groupes de discussion composés de gens qui ont les mêmes idées ou les mêmes intérêts dans diverses régions du monde, des gens ordinaires, des membres de la collectivité.
De cette manière, vous pouvez faire partie d'une collectivité sans frontières. Tout le monde peut participer à un groupe de discussion sur l'Internet. Le lieu où ces discussions se produisent est sans importance ; nous faisons tout simplement partie d'une collectivité. Il y a des milliers de listes de correspondance pour les groupes d'intérêts.
Comme je l'ai déjà indiqué, les réseaux ont été établis différemment dans les différents pays. Parfois, ce sont des entrepreneurs qui les ont établis. Par exemple, le premier fournisseur de services qui soit entré en ligne en Ouganda était une entreprise commerciale. Le premier fournisseur de services en ligne en Mongolie, et pour l'instant le seul, est une entreprise commerciale.
Le fournisseur qui détient la plus grosse part de marché dans les nouveaux États indépendants de l'ex-Union soviétique est une entreprise commerciale : REOCOM.
Question - Quel est l'avenir du Worldwide Web ?
M. Goldstein - Il faut faire la distinction entre le Worldwide Web et l'Internet. Le Worldwide Web est sans doute l'outil le plus utilisé sur l'Internet aujourd'hui. Je crois qu'il éclipse en popularité même le courrier électronique.
Quand les gens disent qu'ils naviguent sur l'Internet, ils parlent du Worldwide Web. Les messages électroniques sont plutôt limités ; par comparaison, le volume des pages du Web tend à être massif. Je peux envoyer dix ou vingt messages électroniques et avoir une quantité totale de données inférieure au contenu d'une page compliquée du Web. Le Web est donc la métaphore la plus courante utilisée pour désigner l'Internet.
Question - Etes-vous d'accord avec ceux qui estiment que cette nouvelle technique aura un effet profond sur notre société ?
M. Goldstein - L'Internet évolue, se métamorphose et il continuera sans doute de le faire pendant des années. À ce moment précis de son cycle de vie, il atteint la plupart des pays du monde, du moins les capitales, et sa pénétration dans les pays en développement est appelée à s'accroître, géographiquement et au sein de la société.
Il est parvenu, dans la plupart des pays, à l'emporter sur ceux qui voudraient le contrôler, limiter la liberté d'expression et d'information. C'est donc un merveilleux instrument de libre-échange d'informations et d'opinions, et de techniques, dans le monde entier.
Comme l'a déclaré l'un de nos diplomates à propos de l'un des points chauds du globe, si nous pouvions donner un ordinateur à chaque citoyen, avec accès à l'Internet, les trublions auraient du mal à reprendre le pouvoir.
Journaliste de l'USIA, Jerry Stilkind écrit des articles concernant l'information et les autres grands dossiers mondiaux.