Entretien avec Mme Edith Ssempala, ambassadrice de l'Ouganda aux
・ats-Unis
Il est n・essaire de d・elopper le secteur priv?si l'on veut que l'Afrique connaisse la prosp・it? d・lare l'ambassadrice de l'Ouganda aux ・ats-Unis, Mme Edith Ssempala. Les pays africains devraient, selon elle, rechercher les investissements ・rangers, notamment dans les secteurs prometteurs que sont le textile, la chaussure et l'agriculture.L'aide ・rang・e qui entretient une mentalit?d'assist・ a fait du tort ?l'Afrique, estime Mme Ssempala, qui fait observer que les programmes d'aide font souvent l'impasse sur la formation du secteur priv? ?ses yeux, l'Afrique doit faire davantage d'efforts pour s'int・rer ?l'・onomie mondiale. ?cette fin, il importe notamment d'・uvrer en faveur de l'・ancipation des femmes et du r・lement des conflits ethniques.
Question - Vous avez dit que les ・hanges commerciaux et les investissements par l'entremise du secteur priv?・aient indispensables pour faire reculer la pauvret?en Afrique et que l'aide ・rang・e jouait un r・e secondaire. Pourriez-vous expliquer cette position ?
Mme Ssempala - Ce n'est pas l'aide en soi que je conteste. C'est plut・ la qualit?de cette aide et les motivations qui l'inspirent, en ce qui concerne l'Afrique. Apr・ la Seconde Guerre mondiale, l'Europe a b・・ici?du plan Marshall, et le Japon a op・? sa reconstruction avec une aide financi・e des ・ats-Unis. Dans un cas comme dans l'autre, les ・ats-Unis ont investi dans ces ・onomies de fa・n qu'elles puissent prendre la rel・e. Or, lorsqu'il s'agit de l'Afrique, l'aide proc・e essentiellement d'un mouvement de commis・ation et de charit? Le secteur priv?est laiss?pour compte dans les programmes d'aide au continent.
L'aide qui cr・ une mentalit?d'assist・ se r・・e tr・ dangereuse, pernicieuse m・e. Toutefois, l'aide qui aide les gens ?se prendre en charge rev・ une grande utilit?et elle se r・・e particuli・ement n・essaire. Elle doit viser ?guider l'Afrique dans la voie de l'ind・endance.
Question - Comment peut-on modifier les programmes d'aide de fa・n ?les rendre plus utiles ?
Mme Ssempala - Il est clair que seul le secteur priv? peut stimuler la croissance ・onomique. Nous aimerions voir un certain ・uilibre entre les mesures qui nous aident ?satisfaire nos besoins pressants, dans le domaine de la sant?et de l'・ucation par exemple, et celles qui visent au d・eloppement de nos capacit・ dans le secteur priv? Cette double intervention a fait ses preuves dans d'autres pays, telle la Cor・ du sud, qui sont arriv・ au point o?ils peuvent se passer de l'aide. Voil?pourquoi, ?l'heure actuelle, les membres du corps diplomatique africain soutiennent l'adoption de la proposition de loi sur la croissance et les possibilit・ ・onomiques en Afrique. Nous consid・ons qu'il s'agit d'un premier pas dans la bonne direction.
Question - Les ressources naturelles constituent depuis longtemps la principale cible des investissements ・rangers en Afrique. Quels sont les autres secteurs qui gagneraient maintenant ? ・re d・elopp・ ?
Mme Ssempala - L'exploitation des ressources naturelles, p・role et min・aux par exemple, n'a pas vraiment profit??l'Afrique. Il est paradoxal qu'un pays puisse ・re riche en p・role ou en diamants, mais que sa population vive dans la pauvret? Par contre, les habitants des pays du Moyen-Orient producteurs de p・role sont riches. Il y a l?quelque chose qui cloche.
Nous recherchons les investissements dans l'agriculture, un secteur n・lig? ainsi que dans le tourisme et dans le secteur des services. La haute technologie nous int・esse vivement. Nous pensons que l'Afrique est capable de d・elopper son industrie du textile, et ce serait d'autant plus int・essant que la Chine, semble-t-il, ne va pas tarder ?accorder moins d'importance ?cette branche d'activit? Maurice, le Kenya et l'Ouganda sont en train de se doter d'un secteur vigoureux dans ce domaine. Notre pays s'emploie ?cr・r une industrie de la soie en misant sur les m・iers, qui y poussent tr・ bien. Nous cultivons du coton ?longue fibre, la meilleure qualit?qui soit.
L'industrie de la chaussure se d・eloppe en Afrique. Celle des jouets suivra. Ces industries n'ont pas besoin d'une main-d'・uvre tr・ qualifi・, mais elles cr・nt de nombreux emplois.
Question - Les investisseurs ・rangers doivent assumer une bonne part de risques. Qu'est-ce qui a chang?en Afrique pour que l'on ait envie d'y investir, compte tenu de ses ant・・ents d'instabilit?et de corruption ?
Mme Ssempala - La corruption exerce un effet dissuasif sur les investissements, mais ce n'est pas le probl・e le plus grave.
La stabilit?politique rev・ une extr・e importance, parce que les gens ont besoin de se sentir en s・urit? en particulier s'ils comptent investir dans la perspective du long terme. Sur ce plan, l'Afrique a fait de gros progr・. Il y a quinze ans, nous souffrions de l'instabilit?politique. L'Ouganda vivait sous la botte d'un dictateur vicieux, et personne ne savait si nous nous en sortirions. L'Afrique du Sud a rejet?le joug de l'apartheid ; c'est aujourd'hui un pays d・ocratique, qui a rejoint le reste du monde. La Namibie a ・olu?dans le m・e sens. Certes, il reste encore des foyers d'instabilit? mais il me semble que l'Afrique met de l'ordre dans ses affaires.
De nos jours, l'Afrique a fait des progr・ sur deux points importants. Le premier, c'est que nous comprenons que la d・ocratie est essentielle ?la stabilit?politique et au d・eloppement ・onomique, parce qu'elle donne aux gens les moyens d'innover et de participer ?la production. Le second, c'est que beaucoup de pays africains ont entrepris des r・ormes ・onomiques. Les responsables africains ont compris que l'・at ne pouvait pas ?nbsp;microg・er ?l'・onomie. Ils comprennent que le secteur priv?doit prendre l'initiative de la croissance.
En outre, on s'accorde largement sur les politiques budg・aires qui sont de nature ?promouvoir la stabilit?・onomique : il faut tenir l'inflation en ・hec et ・uilibrer le budget. On a critiqu?ces ajustements structurels pour leur rigueur, mais je ne crois pas que l'Afrique ait le choix.
Question - L'Organisation de coop・ation et de d・eloppement ・onomiques met en ・uvre une convention qui fait du versement de pots-de-vin aux agents publics ・rangers une infraction p・ale. Que pensez-vous de cette convention ?
Mme Ssempala - Son importance est indiscutable. Il faut ・re deux pour danser le tango. Il serait tr・ difficile, pour ne pas dire impossible, d'ouvrir une grande br・he dans la corruption si on n'abordait pas le probl・e par les deux bouts. L'Ouganda consid・e la corruption comme un cancer qu'il faut ・adiquer. Elle fait qu'on a du mal ?obtenir des services. Elle a une incidence sur l'・ucation et sur le logement. Elle est la cause de la mauvaise qualit?des produits que les gens ach・ent. La lutte contre la corruption est essentielle ? la survie des soci・・.
Question - Quelles sont les r・ormes les plus urgentes que les ・ats africains doivent entreprendre pour devenir de bons partenaires des investisseurs ・rangers ?
Mme Ssempala - En gros, ils doivent continuer sur leur lanc・ - c'est-?dire poursuivre la lib・alisation ・onomique et politique, cimenter la d・ocratie et consolider les droits de l'homme. Nous devons aussi nous employer ?r・ler les conflits qui demeurent. L'Ouganda, par exemple, a consacr?beaucoup d'・ergie ?la recherche d'une solution au conflit qui s・it au Congo. Nous appelons de nos v・ux la fin du conflit entre l'Ethiopie et l'Erythr・. Nous formons l'espoir que l'Afrique ne conna・ra plus jamais de g・ocide, parce que cela lui donne une tr・ mauvaise r・utation. On ne saurait sous- estimer l'importance qu'il y a d'・uvrer ?la consolidation de la paix, de la d・ocratie et de la justice.
Question - Les ・ats-Unis connaissent moins l'Afrique, et ils ont moins d'exp・ience en la mati・e, que les anciennes puissances coloniales, telles la France et la Grande-Bretagne. Qu'est-ce que les ・ats-Unis peuvent offrir ?l'Afrique sur le plan des ・hanges commerciaux et des investissements que les pays europ・ns ne peuvent pas lui apporter ?
Mme Ssempala - Nous voulons que tout le monde s'int・esse ?l'Afrique, et il y a de la place pour tout le monde.
Les ・ats-Unis ont contribu?au progr・ ・onomique de tous les pays. C'est vrai de tous les pays qui connaissent la prosp・it? ・onomique, que ce soit l'Allemagne, le Japon ou maintenant la Chine. Tous ont tiss?de solides liens ・onomiques avec les ・ats-Unis. Les ・ats-Unis constituent le march?le plus grand, et nous consid・ons que nos relations ・onomiques avec ce march?rev・ent une tr・ grande importance pour l'acc・・ation de notre d・eloppement. De m・e, nous estimons que les Afro-Am・icains peuvent servir de trait d'union entre l'Afrique et les ・ats-Unis.
Question - L'Ouganda est l'un des membres fondateurs du March?commun des ・ats d'Afrique orientale et australe (COMESA). Vingt-deux pays ont sign?la charte du COMESA visant ?l'harmonisation de la r・lementation douani・e, des politiques budg・aires et de la r・lementation commerciale. Quel a ・?jusqu'?pr・ent l'int・・ du COMESA ?
Mme Ssempala - Le COMESA joue un r・e tr・ important sur le plan ・onomique. Il incarne l'engagement pris par l'Afrique de parvenir au stade de l'int・ration ・onomique, ・ant entendu que cette ・h・nce demeure encore lointaine. Il reste encore beaucoup de jalons, plus modestes, ?poser. Le COMESA est l'un d'eux. On pourrait citer d'autres groupes r・ionaux, tels la Communaut?de d・eloppement de l'Afrique australe (SADC), le groupe de coop・ation de l'Afrique de l'Est, la Communaut?・onomique de ・ats de l'Afrique de l'Ouest, et le groupe du Maghreb en Afrique du Nord. L'id・ vis・ est l'int・ration des march・ nationaux en un seul.
Le COMESA a accompli beaucoup de choses. Son secr・ariat, en Zambie, est dynamique. De nos jours, il est possible d'acheminer en Afrique australe des marchandises provenant d'Afrique de l'Est. Le plus gros d・i ?relever consiste ?d・elopper davantage l'infrastructure. Chaque pays a atteint un niveau de r・orme ・onomique qui lui est propre.
Nous comptons que l'Ouganda, le Kenya et la Tanzanie formeront tr・ prochainement une communaut?・onomique. Nous visons l'objectif d'une union douani・e. Nous commen・ns ?promouvoir l'Afrique de l'Est en tant qu'une seule zone sur le plan des investissements.
Question - L'Ouganda poss・e une monnaie convertible et une Bourse des valeurs. En ouvrant ses fronti・es aux apports de capitaux, votre pays ne risque-t-il pas de se mettre dans une f・heuse position si les capitaux sortent aussi facilement qu'ils n'entrent ?
Mme Ssempala - ?mon avis, la mondialisation n'est plus une question de choix. Nous devons nous adapter, un point c'est tout.
L'Ouganda a soigneusement examin?la question de savoir s'il convenait d'ouvrir totalement son march? Le pr・ident et son gouvernement sont arriv・ ?la conclusion qu'on aurait du mal ?faire venir des investisseurs si ceux-ci ne sont pas s・s de pouvoir rapatrier leurs capitaux. Si on veut qu'ils viennent chez nous, il faut qu'ils puissent se retirer facilement quand ils en auront envie. La chose ?faire, c'est de les attirer et de faire en sorte qu'ils n'auront pas envie de partir. Nous devons veiller ?ce que la r・lementation soit judicieuse et la corruption inexistante. Nous voulons certes nous doter de m・anismes qui garantissent la transparence, mais nous ne voulons ・idemment pas faire courir des risques excessifs ?l'Ouganda. En gros, nous avons le sentiment qu'aucun pays ne peut se permettre de rester en marge du syst・e mondial du commerce.
Question - Les investisseurs ・rangers ont besoin d'une main-d'・uvre qualifi・. O?vont-ils la trouver ?
Mme Ssempala - Nos universit・ et nos ・oles techniques produisent tous les ans un grand nombre de dipl・・, et leur trouver un emploi constitue l'une de nos plus grosses difficult・. Il y a un exc・ent de dipl・・ tr・ qualifi・ et capables d'・re form・ ?de nouvelles t・hes, qui n'ont pas de travail.
Question - Les divisions ethniques et tribales vont souvent de pair avec l'instabilit?en Afrique. Comment les pays africains font-ils face ?ce probl・e ?
Mme Ssempala - Le fanatisme tribal ou religieux n'est pas un ph・om・e endog・e. Il a ・?import? Ce n'est pas la notion de tribu qui est le plus gros probl・e de l'Afrique. L'organisation sociale par tribus est un ph・om・e naturel, mais le fanatisme tribal est une abomination, au m・e rang que le racisme ou l'・o・me. En Afrique, la plupart des conflits sont le fait des dirigeants qui exploitent le fanatisme tribal, la religion et l'esprit de clan. De nos jours, la plupart des Africains rejettent ces manigances.
L'Ouganda poss・e aujourd'hui une loi non sectaire selon laquelle toute personne, qu'elle agisse en bien ou en mal, agit en son nom propre, et non en celui d'une autre, de sa tribu ou de sa religion. Tout individu poursuivi en justice est jug?en fonction de ses actes et non de son appartenance ?telle ou telle tribu. Cette diff・ence nous para・ fondamentale, parce qu'elle s・are l'individu et la somme de ses actions du groupe auquel il appartient.
Question - Le pr・ident ougandais, M. Yoweri Museveni, a insist?sur la n・essit?d'・anciper les femmes. Quel effet cela a-t- il eu sur le d・eloppement ・onomique et la cr・tion des micr・ntreprises ?
Mme Ssempala - Le pr・ident Museveni a insist?sur ce point au vu de consid・ations non seulement politiques, mais aussi ・onomiques. Si l'on tient plus de la moiti?de la population ? l'・art du march? on r・uit forc・ent la taille de ce dernier. Qui plus est, les femmes constituent la cheville ouvri・e de leur famille et de leur communaut? On dit qu'en ・uquant les femmes on ・uque la famille et le pays.
L'・ancipation des femmes a entra・?dans son sillage l'am・ioration du bien-・re des familles, parce que lorsqu'elles ont de l'argent, les femmes le d・ensent pour leurs enfants.
Question - Comment avez-vous proc・?pour promouvoir l'・ancipation des femmes ?
Mme Ssempala - Nous pratiquons une politique d'int・ration active. Il y a un syst・e de quotas en place au Parlement. Le suffrage est universel. Nous avons ・alement pr・u des quotas f・inins ?l'・helon du district et de l'administration des collectivit・ locales. De fait, le tiers des ・us locaux doivent ・re des femmes.
Sur le plan ・onomique, les femmes sont encourag・s ?se lancer dans les affaires, ?cr・r des micr・ntreprises. Un certain nombre d'organisations appuient le d・eloppement des micr・ntreprises par les femmes. Nous avons vu beaucoup de femmes dont le revenu est pass?de quelques centaines de dollars par an ?des milliers de dollars par an en l'espace de quelques ann・s seulement. C'est un fait qui m・ite d'・re not?
Propos recueillis par Barbara Durant et Phillip Kurata, journalistes de l'USIA