« Nous devons nous souvenir que les négociations d'Uruguay étaient le premier pas sur la voie de la libéralisation du commerce agricole », dit un des hauts responsables américains de l'agriculture, M. Eugene Moos. Vice-ministre de l'agriculture, il prévoit que les futures négociations porteront sur la poursuite des réductions tarifaires et sur l'atténuation des distorsions causées par les politiques agricoles intérieures.
Entre temps, ajoute M. Moss, les États-Unis continueront à oeuvrer pour une concurrence loyale au sein de l'Organisation de coopération et de développement économiques et des autres instances internationales. Ils demanderont par exemple que les pays qui ont un bureau unique déterminant les modalités des ventes à l'exportation acceptent une plus grande transparence des prix.
Cette interview a été réalisée par Mme Jeanne Holden, spécialiste des questions économiques à l'USIA.
Question - Un certain nombre de gens se demandent dans quelle mesure l'Uruguay Round a contribué à libéraliser les échanges agricoles et ils attirent l'attention sur la politique de subventions de l'Union européenne (UE) et les quotas sucriers des États-Unis. Quel est votre avis à ce sujet ?
M. Moos - L'Uruguay Round devait amener plus de discipline et d'ordre sur le marché mondial des produits agricoles en réduisant les programmes nationaux de subventions qui faussaient les marchés. L'accord encourage les pays à adopter des dispositifs remplaçant les contingents et les barrières non tarifaires par des tarifs qui à leur tour devront être progressivement réduits, ce qui aura pour effet d'abaisser les obstacles aux échanges agricoles. Certains progrès ont été réalisés. Et nous devons nous rappeler que l'Uruguay Round était le premier pas sur la voie de la libéralisation du commerce agricole. Certains disent que c'est un petit pas, et je suis d'accord avec eux. Mais ce qui est important c'est que nous commençons à voir des lézardes apparaître dans les barrières aux échanges agricoles.
Pour ce qui est de nos produits sensibles aux importations, nous nous sommes engagés à réduire nos barrières aux importations dans le long terme, mais je n'envisage pas de changement rapide.
Question - Pourriez-vous comparer le soutien accordé à l'agriculture par les instances de l'UE et des États-Unis ?
M. Moos - À l'heure actuelle, les Européens soutiennent plus leur agriculture que les États-Unis ne le font. L'UE va inscrire à son budget de l'an prochain quelque 51 ou 52 milliards de dollars pour les programmes agricoles alors que les États-Unis n'envisagent pas de dépenser plus de 8 à 9 milliards de dollars. De plus, l'appui de l'UE à l'agriculture continue à augmenter. Il a progressé d'environ 10 % l'année dernière et il devrait faire de même cette année. Les États-Unis, au contraire, réduisent leur soutien budgétaire à l'agriculture. Nous continuerons à demander à l'UE de diminuer toutes les formes de soutien officiel aux dispositifs qui faussent le commerce agricole puisque nous réduisons les nôtres. Et les instances de l'UE ont convenu de respecter la discipline de l'accord de l'Uruguay Round.
Question - Comment et dans quelle mesure la nouvelle loi agricole américaine contribue-t-elle à mettre les programmes agricoles américains en conformité avec les engagements de l'Uruguay Round ? Que répondriez-vous au journal européen qui a caractérisé la loi agricole de tentative de monopoliser le commerce mondial ?
M. Moos - La nouvelle loi agricole met fin à nos programmes de contrôle de la production d'un bon nombre de cultures et rend l'agriculture américaine beaucoup plus tributaire des exportations. De ce fait, nous allons chercher des moyens d'accroître notre capacité de lutter sur les marchés mondiaux, mais pas en ayant recours à des subventions intérieures qui fausseraient les échanges. L'accord de l'Uruguay Round nous permet d'utiliser des dispositifs dits « boites vertes » (mesures de politique intérieure ayant un impact minime sur le commerce) dont, par exemple, certains types d'encouragement aux marchés et de dépenses de développement. La nouvelle loi a été conçue pour maximiser notre recours aux boites vertes à mesure que nous éliminons nos subventions directes. Les États-Unis n'essaient donc pas de monopoliser le marché mondial, mais d'augmenter leur pourcentage de parts du marché mondial. Nous voulons être plus compétitifs mais d'une manière ouverte et juste qui ne viole aucun accord commercial.
Question - On a dit que la nouvelle loi cible les entités commerciales de certains pays comme les Conseils canadien et australien du blé. Pourriez-vous nous expliquer ce que cela veut dire ?
M. Moos - Certains pays comme le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont un bureau unique déterminant les modalités de vente à l'exportation. Cela veut dire qu'il existe un bureau chargé de vendre toute la production d'un produit donné sur le marché mondial. Cette technique de vente donne au pays un avantage compétitif, surtout si ses modalités ne sont pas entièrement transparentes. Les États-Unis considèrent ce type de dispositif comme une forme de concurrence commerciale déloyale. Nous espérons que les pays utilisant le bureau unique modifieront ses opérations pour éviter qu'elles ne faussent les échanges et, à cette fin, ils devront rendre leurs prix plus transparents. C'est une question qui pourra être examinée lors des négociations multilatérales sur le commerce agricole prévues pour 1999 mais, en attendant, les États-Unis vont oeuvrer au sein de l'Organisation de coopération et de développement économiques et des autres instances internationales. Nous demandons instamment aux pays qui utilisent cette technique de convenir d'y introduire plus de transparence pour éviter toute distorsion de la concurrence.
Question - Si les produits américains sont si concurrentiels, pourquoi la loi agricole autorise-t-elle la reprise de programmes de subventions aux exportations ?
M. Moos - Tant que tous les autres pays exportateurs n'auront pas éliminé leurs programmes de subvention des exportations, les États-Unis devront continuer à avoir des lois les autorisant à contrecarrer ces programmes de subvention. Nous n'attendons que l'occasion d'éliminer toutes les formes de subvention des exportations. Lorsque les autres pays pratiqueront des modalités d'échange honnêtes et justes, les États-Unis feront de même.
Question - La loi agricole contient des dispositions protégeant les agriculteurs américains des effets de tout embargo décrété du fait de la faiblesse de l'offre intérieure. Compte tenu de l'approvisionnement céréalier très limité, les États-Unis pourraient-ils freiner ou décourager les exportations céréalières ?
M. Moos - Des rumeurs ont couru selon lesquelles les États-Unis pourraient ordonner un embargo sur les exportations de blé du fait des approvisionnements très limités, mais elles sont sans aucun fondement.
Cette année, notre récolte de blé d'hiver va être inférieure à la moyenne à cause de la sécheresse. Cela veut dire que l'approvisionnement en blé américain va être limité, et que les prix vont continuer à être relativement élevés. Nous pensons que le volume de nos exportations va être inférieur cette année à celui de l'année dernière, mais cela sera déterminé par le marché, par l'intermédiaire des prix, non pas par une intervention du gouvernement fédéral.
Question - Entre aujourd'hui et 1999, dans quels domaines, secteurs ou régions envisagez-vous que s'élèveront la majorité des différends au plan des échanges agricoles ?
M. Moos - Je pense que la majorité des différends s'élèveront dans le domaine des normes sanitaires et phytosanitaires (NSP). Du fait de la conversion des barrières non tarifaires en tarifs, inscrite dans l'accord de l'Uruguay Round, et surtout parce que la faiblesse de l'offre et la force de la demande ont réduit la nécessité des subventions à l'exportation, nous nous trouvons dans un cadre d'échanges beaucoup plus juste et ouvert. Les pouvoirs publics ont moins l'occasion d'intervenir directement. Les normes sanitaires et phytosanitaires sont controversables parce que certains pays essaient de les utiliser comme barrières pour donner à leurs marchés intérieurs la protection qu'ils leur offraient par l'intermédiaire des contingents.
Il importe de normaliser les NSP dans le monde. Or beaucoup de pays en développement n'ont aucune expérience au plan de la mise en oeuvre de systèmes de NSP. Les États-Unis essaient donc de les aider à faire que leurs normes se fondent sur des critères scientifiques. Le Service de l'inspection de la santé des animaux et des plantes (APHIS) du ministère américain de l'agriculture a une grande expérience dans ce domaine.
Question - Les négociations multilatérales sur les échanges agricoles devraient reprendre en 1999. À votre avis, quels en seront les grands points ?
M. Moos - Nous espérons que tout accord commercial issu des négociations de 1999 continuera à réduire les tarifs à l'importation à un rythme au moins aussi rapide, sinon plus rapide, que celui convenu dans l'accord de l'Uruguay Round. J'espère aussi que les futures négociations porteront sur la nécessité d'encourager tous les pays à modifier leurs politiques agricoles intérieures pour qu'elles faussent moins les échanges. C'est dans cette optique que certains programmes de produits sensibles, comme le programme sucrier aux États-Unis, pourraient être examinés. Il s'agira là d'un processus lent parce que, lorsque des produits qui ont été protégés se trouvent face à la concurrence, un ajustement économique doit intervenir. Mais si les États-Unis demandent aux autres pays d'accepter que nous leur fournissions certains produits pour lesquels nous disposons d'un avantage comparatif à la production, nous devons être prêts à accorder un plus grand accès aux produits pour lesquels ces pays ont un avantage comparatif. Ce n'est pas quelque chose que nous pouvons faire du jour au lendemain, mais nous pouvons accélérer l'ajustement.
Question - Comment compareriez-vous la réussite de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et celle de l'Uruguay Round au plan de la libéralisation du commerce agricole ?
M. Moos - Nous pensons que l'ALENA a été profitable à ses trois signataires - les États-Unis, le Mexique et le Canada. Ses résultats quantitatifs sont difficiles à évaluer du fait des problèmes économiques liés à la dévaluation du peso au Mexique, mais dans l'ensemble, nous pensons qu'il a été bénéfique au commerce agricole des trois pays. Au cours de cette dernière année, les États-Unis n'ont pas été en mesure de vendre autant de produits à forte valeur ajoutée que prévu au Mexique du fait de la faiblesse du peso, mais on commence à voir les choses changer. Lorsque le peso se sera stabilisé, nous nous attendons à voir une reprise du volume des exportations à forte valeur ajoutée. Dans le même temps, le volume des exportations de marchandises en vrac entre les États-Unis et le Mexique a continué à progresser. Les exportations canadiennes et mexicaines vers les États-Unis ont également augmenté à mesure que nos marchés s'ouvraient aux produits étrangers.
Question - Pourquoi les États-Unis se sont-ils adressés à l'ALENA pour résoudre le différend sur les droits d'importation que le Canada a appliqués aux exportations américaines de produits laitiers, de volailles et d'oeufs ?
M. Moos - L'ALENA prévoit l'élimination de toutes les barrières aux échanges agricoles entre les trois pays, y compris les barrières tarifaires, et nous pensions que telle était la règle. Mais le Canada prétend que l'accord de l'Uruguay Round qui remplace les contingents d'importation par des tarifs à l'importation ont primauté sur l'ALENA, qu'il peut donc ne pas tenir compte de l'ALENA et se prévaloir des dispositions de l'Uruguay Round pour accroître les barrières tarifaires sur ces trois produits. Nous pensons que cela n'est pas juste parce que, dans le cadre de l'ALENA, le Canada avait convenu d'ouvrir son marché aux produits agricoles des États-Unis et du Mexique.
Au plan international, d'autres pays ont aussi essayé de profiter de la transformation des contingents et licences en tarifs pour imposer des tarifs d'importation beaucoup plus élevés, relevant ainsi en pratique leur niveau de protection. Nous nous élevons contre cette pratique dans diverses instances sur le commerce international. Ce qui nous inquiète est de voir le Canada se prévaloir des dispositions de l'accord de l'Uruguay Round pour accroître la protection de ces produits aux dépens de ce qui avait été convenu dans le cadre de l'ALENA.
Question - La Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) joue-t-elle un rôle dans la libéralisation du commerce agricole ?
M. Moos - Nous croyons que c'est le cas parce que la majorité des pays membres de l'APEC ont convenu d'y inclure l'agriculture. Cela semble indiquer que nous pouvons essayer d'accélérer la réduction des tarifs d'importation sur les produits agricoles entre les pays membres de l'APEC. Aucun accord n'a encore été atteint dans ce domaine mais cela sera un de nos objectifs. Cela peut nous demander un certain nombre d'années, mais c'est un objectif que nous pouvons poursuivre.
Question - On prévoit que les exportations agricoles américaines encore vont battre des records cette année. D'où vient cette croissance, géographiquement parlant ? À quoi peut-on l'attribuer ?
M. Moos - Nous exporterons plus de 60 milliards de dollars de produits agricoles au cours de l'exercice qui a commencé le 1er octobre 1995. Cela est dû en partie à la situation de l'offre et de la demande, qui amène des prix plus élevés. Nous voyons aussi une montée de la demande des pays du Bassin du Pacifique. La croissance économique de pays comme la Chine, le Japon, la Corée et l'Indonésie continue à être forte et nous prévoyons une expansion de la demande de produits alimentaires importés. Le Japon importe plus de produits intermédiaires et à forte valeur ajoutée, plus de boeuf et de volaille, plus de fruits, de noix et de légumes. Par contre, dans les pays en développement, nous voyons une augmentation des importations de marchandises en vrac.
Question - Est-il possible que la Chine réduise ou arrête ses importations de produits agricoles des États-Unis en représailles à des sanctions américaines ?
M. Moos - Le 15 mai, les États-Unis ont annoncé les sanctions qu'ils envisageaient de prendre contre la Chine pour son refus de protéger les droits de propriété intellectuelle. Les Chinois menacent d'user de représailles si nous imposons ces sanctions. Mais cette annonce déclenche un processus qui donne au moins 30 jours aux deux pays pour négocier. Nous restons optimistes et nous pensons que le bon sens et les intérêts communs prévaudront et que nous pourrons éviter les sanctions et les représailles qui freineraient la croissance du commerce entre nos deux pays.