Les progrès des technologies de l'information ont considérablement élargi la gamme des services échangeables à l'échelle internationale. Les pays en développement en tireront doublement parti - en accroissant leurs exportations de services et en accédant à des services qui n'existent pas chez eux - s'ils réforment leur cadre réglementaire et développent le capital humain et physique nécessaire.
L'internationalisation des services est au coeur de la mondialisation de l'économie. Le secteur des services tisse des liens entre des activités économiques géographiquement dispersées et joue ainsi un rôle fondamental dans l'interdépendance croissante des marchés et des activités de production. De plus, beaucoup de services considérés comme non échangeables il y a seulement quelques années font maintenant l'objet d'un négoce actif que permettent les progrès des technologies de l'information. À mesure que le progrès technologique réduira encore les coûts de communication, les échanges de services devraient poursuivre leur croissance vigoureuse.
Quant aux pays en développement, l'internationalisation croissante des services et la rapidité des mutations technologiques dans l'informatique leur ouvrent des perspectives tout en leur lançant des défis. Ils peuvent désormais développer de nouvelles exportations et attirer davantage d'investissements étrangers liés aux services. Le progrès technique permettra à ces pays de sauter des étapes du développement et se doter directement d'infrastructures de l'information en tirant profit des avancées technologiques telles que l'apparition des réseaux numériques. L'un des défis à relever consiste à réglementer de façon adéquate le secteur des services. L'accès à des services efficaces importe, car il permet de nouvelles exportations, mais aussi parce qu'il sera, et de plus en plus, la clé de la productivité et de la compétitivité. Il faut aussi investir dans des réseaux informatiques modernes et adapter les systèmes éducatifs à l'ère de l'information.
Faisant de plus en plus appel aux technologies de l'information, les services tendent à dépendre davantage des apports de capitaux et de ressources humaines. C'est pourquoi certains analystes estiment que les pays en développement ne peuvent soutenir une concurrence internationale dans les services et que la libéralisation des échanges dans ce domaine ne présente pour eux qu'un intérêt limité. Il s'agit d'un point de vue erroné. Les pays en développement sont déjà présents dans des secteurs où ils disposent d'avantages comparatifs dans les services informatiques, et cela va continuer. En outre, la libéralisation n'a pas seulement pour but d'élargir les exportations, mais surtout d'aider les producteurs nationaux à accéder à des services plus efficaces et diversifiés sur les marchés mondiaux.
Les services aux producteurs gagnent en importance dans le cadre d'une stratégie de développement axée sur l'extérieur. Pour affronter la concurrence internationale, les exportateurs dynamiques recourent de plus en plus à des cycles de produits écourtés, à une livraison rapide et à un service à la clientèle amélioré. Résultat, la part des services dans les exportations finales s'accroît. Dans les industries sensibles aux échéances, les entreprises doivent être rapides ou disparaître. Les prestataires de services innovateurs améliorent les systèmes de transport et de communication et créent une infrastructure de services de pointe. Celle-ci devient à son tour un critère essentiel dans les choix d'implantation des exportateurs. Les nouvelles économies industrielles d'Asie de l'Est ont particulièrement bien réussi à mettre en place une infrastructure moderne de services aux producteurs.
Services longue distance. Il reste de nombreuses possibilités d'expansion dans les domaines traditionnels d'exportation de services des pays en développement (par exemple le tourisme). Les services longue distance représentent un nouveau domaine particulièrement prometteur. La saisie de données a été l'une des premières activités sous-traitées au niveau international, car elle nécessite peu de connaissances informatiques et suppose une interaction limitée entre le client et le fournisseur. Les pays des Caraïbes ont très activement exploré le marché de la saisie de données à l'étranger.
La programmation de logiciels fait elle aussi l'objet d'un négoce international accru : filiales ou associés étrangers sont chargés de concevoir des logiciels transmis ensuite par voie électronique à la maison mère ou à la société associée. Nombre de grandes sociétés internationales d'informatique ont ainsi implanté leurs activités de R-D et de production à Bangalore, en Inde. L'industrie indienne du logiciel, en plein essor, a dégagé plus de 500 millions de dollars de revenus en 1993��4, dont deux tiers provenaient des exportations ; elle détiendrait aujourd'hui près de 12 % du marché international des logiciels personnalisés.
Les services de soutien s'échangent aussi au niveau international. Par exemple, plusieurs compagnies d'assurances et cabinets d'experts-comptables des États-Unis font traiter les demandes de règlement et les formulaires à l'étranger. Dans le secteur manufacturier, les activités de services - conception de produits, logistique, R-D, services à la clientèle - sont sous-traitées à l'échelle internationale.
Il n'existe aucune estimation précise de la part du marché des services longue distance que peuvent conquérir les pays en développement ; le fait qu'une bonne partie de ces transactions se déroule au sein des entreprises brouille les cartes. Approximativement, les pays en développement pourraient enlever de 1 à 5 % des emplois tertiaires des pays industrialisés, où la mondialisation des services ne devrait pas entraîner beaucoup de délocalisations d'emplois. En revanche, elle pourrait considérablement augmenter les exportations les pays en développement à long terme. Le marché des services longue distance offre d'importants créneaux susceptibles d'être exploités avec succès par des économies en développement dotées d'une main-d'��vre instruite et d'un système de télécommunications moderne.
Il importe de noter que les marchés de ces services réagissent aux mutations technologiques. Ainsi, les services longue distance de saisie de données devraient continuer à progresser dans un avenir proche, car la baisse des coûts de communication va se poursuivre. À terme, toutefois, la demande de saisie de données risque d'être considérablement modifiée par les progrès de la reconnaissance optique et le développement des services en ligne pour la compensation des chèques et cartes de crédit. Néanmoins, la diversité et le nombre croissants des emplois à forte intensité informatique, la faisabilité technique de nouveaux services longue distance et le dynamisme des investissements directs à l'étranger et de la demande mondiale de logiciels laissent prévoir que le marché des services longue distance continuera de s'élargir.
S'il est vrai que l'internationalisation des services ouvre de nouveaux créneaux aux exportateurs, elle importe aussi aux pays en développement importateurs de services. L'accès longue distance à la masse de connaissances non protégées, par exemple, est en voie d'être révolutionné par des réseaux informatiques tels qu'Internet. Les tableaux d'affichage électronique deviennent plus sophistiqués et de plus en plus efficaces pour le transfert de connaissances et l'assistance technique. Ils combinent maintenant texte, parole et image, et pourraient modifier considérablement les perspectives d'accumulation de capital humain dans les pays en développement au cours des années qui viennent.
Pour saisir les occasions offertes par l'internationalisation des services, les pays en développement devront adapter leur cadre réglementaire et se doter d'une infrastructure physique et humaine appropriée.
Libéralisation et réforme de la réglementation. La libéralisation de l'importation des services est essentielle pour en assurer une prestation plus efficace et plus concurrentielle. Elle permet aux entreprises d'importer des services qui ne sont pas fournis dans le pays, ou qui le sont à des conditions de prix et de qualité non compétitives. La libéralisation favorise aussi l'efficacité, car elle accroît les pressions concurrentielles sur les prestataires de services locaux. Comme beaucoup de services ne peuvent être stockés, les investissements directs à l'étranger sont le principal mode de prestation internationale de services. Il est donc fondamental d'abaisser les obstacles à ce type d'investissement. La nécessité d'une telle réforme est de mieux en mieux admise par les pays en développement, ainsi qu'en témoignent les mesures de libéralisation prises unilatéralement par nombre d'entre eux ces dernières années qui englobent le secteur des services. Cependant, la plupart des services restent soumis à un cadre réglementaire plus restrictif que les biens.
Les mesures appliquées aux frontières ne représentent qu'un des obstacles à l'internationalisation. Les services sont soumis d'ordinaire à la réglementation, et le cadre normatif intérieur peut créer des obstacles supplémentaires à la concurrence internationale : monopoles d'État dans les services, obstacles juridiques à l'exercice d'activités économiques, contrôle des prix. La déréglementation intérieure est souvent un complément nécessaire à l'ouverture du régime des investissements et du commerce extérieurs. De plus, la réglementation différente des industries de services selon les pays (pour l'accréditation de professionnels, par exemple) peut restreindre de fait l'accès à un marché. Une libéralisation efficace passe donc par l'harmonisation des pratiques réglementaires entre les partenaires commerciaux (comme c'est le cas pour le marché unique européen).
Parallèlement aux initiatives unilatérales, les pays s'efforcent de réglementer les services par voie de négociation. L'adoption de l'Accord général sur le commerce des services (AGCS), qui étend les disciplines multilatérales aux services, est un acquis important de l'Uruguay Round. Plusieurs accords d'intégration régionale récents englobent aussi la libéralisation des services.
L'AGCS porte sur quatre modes de prestation internationale des services : fourniture transfrontalière (flux internationaux de données, services de transport) ; présence commerciale (prestation de services à l'étranger par voie d'investissements directs, de bureaux de représentation et de succursales) ; consommation à l'étranger (tourisme) et circulation des personnes (entrée et séjour temporaire d'experts-conseils étrangers). Cet accord s'inscrit dans la tradition du GATT, puisqu'il met l'accent sur la non-discrimination - traitement de la nation la plus favorisée (NPF) et traitement national - et interdit les mesures économiques qui s'apparentent à des restrictions quantitatives. Il n'en innove pas moins, car il vise les transactions liées à une présence commerciale et introduit un concept d'accès aux marchés qui dépasse les simples restrictions frontalières.
Si l'application inconditionnelle du traitement de la nation la plus favorisée est une obligation pour les signataires, des exemptions sont prévues, dont la portée dans des domaines tels que les télécommunications de base et le transport maritime fait encore l'objet de négociations. Ces exemptions sont temporaires et devraient être éliminées dans le cadre de négociations ultérieures. L'accès aux marchés et le traitement national, quant à eux, constituent des obligations spécifiques aux termes de l'AGCS. Ils ne s'appliquent qu'aux secteurs et activités de services spécifiquement mentionnés par le pays dans sa liste d'engagements, suivant chaque mode de prestation et compte tenu des réserves énoncées expressément dans la liste. L'AGCS adopte une démarche positive, fondée sur des listes, à l'égard du secteur des services - autrement dit, seuls les services mentionnés dans les listes d'engagements des parties à la négociation sont soumis à la discipline de l'AGCS. Cette pratique est moins transparente que celle de la liste négative adoptée, par exemple, dans le cadre de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui vise l'ensemble des industries de services, sauf celles qui sont spécifiquement exemptées.
La complexité de l'accord (les propositions étant formulées par activité de services et mode de fourniture) rend difficile une évaluation de la valeur économique globale de ces propositions et de leur impact sur la libéralisation. Les propositions des pays en développement englobent un sous-ensemble d'activités de services plus réduit que celui des pays industrialisés. Le tourisme et les services liés aux voyages sont les seules catégories dans lesquelles un nombre important de pays en développement ont pris des engagements. Dans le domaine des communications, les engagements sont assez limités. Ils portent surtout sur les services de télécommunications à valeur ajoutée, mais visent en moyenne moins de 20 % des services négociés dans cette catégorie.
La libéralisation du commerce des services effectivement réalisée dans le cadre de l'Uruguay Round semble pour l'heure assez limitée. L'accord ouvre toutefois la voie à la libéralisation multilatérale. Il est prévu d'achever les négociations en cours dans une période de deux ans, et chacun est libre d'entreprendre une libéralisation unilatérale plus poussée, pourvu qu'elle soit conforme aux disciplines multilatérales instaurées par l'AGCS.
Autres mesures d'accompagnement. La révolution des services donne une importance primordiale à la mise au point d'un système de télécommunications compétitif. La plupart des pays en développement ont du mal à répondre à la demande de services de télécommunications, même élémentaires, et l'investissement dans les réseaux nécessaires pour fournir des services à valeur ajoutée peut apparaître comme un luxe inabordable. Cependant, la technologie permet maintenant à un pays de se doter d'une structure de télécommunications duale, en investissant dans des réseaux spécialisés et peu coûteux pour les besoins des entreprises et en développant parallèlement les infrastructures de base.
Mais il ne suffit pas de fournir l'accès à des services de communication modernes et de bonne qualité. Un pays peut pâtir d'un désavantage compétitif dans les exportations longue distance en raison des prix non concurrentiels des services de télécommunications. L'utilisation de satellites à faible coût, par exemple, risque d'être entravée par les pratiques monopolistiques des fournisseurs de services de télécommunications de base, d'où la nécessité d'instaurer un cadre concurrentiel.
Les pays en développement se heurtent à une autre grande contrainte, à savoir la qualité et la pertinence de la formation de leur main-d'��vre. Certes, la formation interne peut remédier en partie aux carences du système éducatif et préparer les travailleurs à l'utilisation de l'informatique dans les industries de services. Mais le principal défi consiste à sensibiliser la population aux mutations technologiques. À mesure que les économies s'orientent vers les services, les travailleurs doivent se recycler plus fréquemment et leur performance dépend davantage de l'accès aux technologies de l'information.
En bref, les routes commerciales les plus dynamiques du XXIe siècle seront dominées par les transactions sur les avoirs incorporels plutôt que sur les biens. Les industries de services seront responsables des « routes » de l'« infostructure » mondiale et seront les principaux fournisseurs du contenu qui sera échangé par voie électronique. L'adoption d'un régime de commerce et d'investissement libéral est essentielle pour que les pays maximisent les avantages de l'internationalisation des services et entrent dans l'ère de l'information, en particulier pour les pays en développement.
(Le présent article s'appuie sur un rapport de la Banque mondiale intitulé Les perspectives économiques mondiales et les pays en développement, 1995 (Paris).)
(Version abrégée du numéro de mars 1996 de Finance et Développement (c) 1996 Fonds monétaire international et Banque internationale pour la reconstruction et le développement/Banque mondiale. On peut se procurer des exemplaires en français, espagnol, allemand, portugais, chinois et arabe au Fonds monétaire ou à la Banque mondiale.)